vendredi 7 décembre 2007

quand les chiottes fuitent (sic)

Pour le francophone épris d'une langue claire et cohérente, la lecture et l'écoute de la presse exigent souvent des nerfs d'aciers, dont tous les lecteurs et tous les auditeurs ne sont pas pourvus...

Dans Le Monde [du 29 novembre 2006] et dans Le Figaro [du 16 novembre 2007], des journaliste sans doute recrutés par inadvertance n'ont pas craint d'écrire :"Son nom a déjà fuité dans les médias" (Le Monde) ; "[le cabinet du Premir ministre britannique] a fait fuiter les termes d'un possible compromis" (Le Figaro).

Organiser une fuite [d'information], voilà ce qu'il faut comprendre derrière l'effarant barbarisme "faire fuiter".

Rappelons que l'action de fuir s'appelle une fuite. Une fuite résulte donc de l'action de fuir et non de l'action de "fuiter" (sic). Cette incapacité à remonter à la source d'un mot, aussi limpide soit-elle, procède d'une grande paresse intellectuelle et d'une extrême inculture qu'on s'étonne de trouver réunies chez des professionnels de l'information écrite.

Il en existe un autre exemple profondément enkysté dans le français actuel : l'erreur sur l'adjectif se rapportant à la maturité. C'est ce qui est mûr qui parvient à maturité ; ce qui est parvenu à maturité est donc mûr - et non "mature", comme on l'entend souvent, sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais [en anglais, mûr se dit mature]. [lire à ce même sujet l'article "antonymes troublants" du 02.02.2008]

Pour revenir au très difforme verbe "fuiter" (sic), il relève de l'argot de métier de certains journalistes et n'a pas à en sortir pour s'exposer au public. Les architectes, entre eux, disent "un chiotte" [au masculin singulier] pour désigner ce qu'on appelait jadis "les lieux d'aisance". Mais face à leurs clients, les architectes désignent sur leurs plans les toilettes et non "le chiotte" ni "les chiottes". La distinction que les professionnels du bâtiment font entre leur argot de métier et leur discours public, les professionnels de la langue devraient se montrer plus aptes encore à la faire. Au lieu de quoi, quelques journalistes trouvent opportun de nous imposer leur jargon professionnel comme si nous étions "aux chiottes" avec eux...

Pour être exacts, notons qu'en novembre 2006, Le Monde prenait encore la précaution d'employer le verbe "fuiter" entre guillemets. Un an plus tard, Le Figaro éliminait les guillemets. Interrogés par la Mission linguistique francophone, ces journaux ont fait savoir que leurs correcteurs avaient décidé d'entériner le verbe "fuiter" sans autre forme de procès. Et de contribuer ainsi à la désorgansiation lexicale du français.

Si le verbe fuir ressemble vraiment trop peu à son substantif fuite pour que les journalistes parviennent à s'y retrouver, ce sont peut-être les journalistes qui ressemblent trop peu à des professionnels de la langue pour être légitimés à peser sur son devenir.


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1 commentaire:

Mission linguistique francophone a dit…

Quand un parent et son enfant font ensemble un autre enfant, cela s'appelle un inceste. Le résultat n'est pas toujours heureux. Il existe des incestes dans la famille des mots, et les anomalies génétiques n'y sont pas moins affligeantes. Par exemple : le verbe FUIR engendre le substantif FUITE ; quand des journalistes accouplent le parent FUIR et son enfant FUITE, ils obtiennent sans vergogne le verbe FUITER (sic), dont le caractère dégénéré n'échappe qu'à eux...