jeudi 6 octobre 2011

la pudeur d'abord

"Je ne suis pas un technicien du droit qui ne compatit pas à la souffrance des autres mais j'ai d'abord une vraie compassion pour les enfants violés pendant des années", a déclaré à la presse le juge jadis chargé d'instruire "l'affaire d'Outreau", pour justifier en ces termes son refus d'admettre l'effrayante gravité de ses bévues de juge d'instruction, lesquelles ont directement causé le suicide d'un innocent et mille autres souffrances imméritées.

Voilà un professionnel de la langue qui ne sait pas ce qu'il dit. Ou bien un professionnel de la justice qui ne sait pas ce qui est juste.

Moralement, Monsieur le juge, la compassion envers certaines victimes ne peut jamais légitimer l'absence de compassion envers d'autres. Un magistrat qui ne partage pas cette philosophie-là est dangereux. Votre mission n'a jamais été et ne sera jamais de protéger l'innocence des uns en foulant celle des autres. Il faut laisser cela aux esprits grossiers.

La locution adverbiale d'abord indique une priorité. Celle que vous exprimez par ce d'abord n'est pas défendable et ne vous défend pas. Non, il ne convient pas, en bon français, d'avoir d'abord de la compassion pour des innocents sortis vivants d'une affaire sordide, et dans une très moindre mesure de la compassion pour un innocent sorti sans vie de cette affaire sordide. Ou alors, c'est placer le respect de la pudeur au-dessus du respect de la vie, et considérer les atteintes à la vie sexuelle comme plus graves que les atteintes à la vie tout court. Cette morale-là viole le sens commun. Ce n'est certainement pas la vôtre non plus.

Sans doute est-ce votre langue qui a fourché. Demanderez-vous là-dessus à l'opinion publique l'indulgence que vous vous êtes montré très déterminé à refuser à d'autres quand vous les livriez en pâture à cette même opinion publique ?

Nous ne nous étendrons pas sur l'étrange formule "vraie compassion", qui laisse à penser que le locuteur est capable de fausse compassion... Ce serait ignorer une tendance actuelle à écarter l'adverbe vraiment ("j'ai vraiment de la compassion") au bénéfice de l'adjectif vrai ("j'ai une vraie compassion").

1 commentaire:

alexandra cabri a dit…

J'en discutais avec mon ami Avocat de l'accusation ( District attorney)quiu etait completement d'accord avec moi, avec vous que le role d'un juge n'est pas d'avoir un apriori mais d'enetendre toutes les information et de surtout garder en tete que meme un enfant peu mentir.