dimanche 24 avril 2011

en individuel ou individuellement ?

"Un pour tous ! Tous pour un !" Paraphrasant la devise des quatre mousquetaires d'Alexandre Dumas, on se surprend à rêver qu'un matin, chaque rédacteur en chef, chaque directeur de rédaction lance à ses collaborateurs médusés ce mot d'ordre : "Que chacun soit désormais aux petits soins pour la langue de tous !"

Mais telle n'est décidément pas la devise des journalistes de France, lesquels semblent au contraire s'engouffrer dans chaque faille de notre langue malmenée pour la malmener davantage encore dans son propre berceau, avec une constance qui confinerait à la cruauté s'il ne s'agissait pas de simple incompétence pétrie de suivisme.

Au rang des suivismes irréfléchis qui vont s'imitant de salle de rédaction en salle de rédaction françaises [les journalistes des autres pays francophones s'avèrent plus spontanément vigilants], la Mission linguistique francophone constate un accès de fièvre concernant l'emploi de la locution "en individuel".

On la rencontre dans des énoncés sportifs comme celui-ci : "Les Suissesses, qui n'ont décroché aucune médaille en individuel, misent tout sur l'épreuve par équipe de demain." Ou des énoncés touristiques comme celui-ci : "Découvrez la Mauritanie en individuel". Ces orateurs approximatifs devraient nous dire, au choix, que les Suissesses n'ont décroché aucune médaille individuelle, ou qu'elles n'ont décroché individuellement aucune médaille ; ou encore que seules, elles n'ont décroché aucune médaille et comptent bien se rattraper collectivement (et non "en collectif").

Mais il est vrai que ces journalistes-là nous parlent aussi de skier "en hors-piste", alors que l'expression "hors piste" a valeur d'adverbe, et que les adverbes n'admettent pas d'être traités en substantifs ni précédés de la préposition en : ceux qui disent "je skie en hors piste" [pour dire "je skie hors des pistes" ou "je skie hors piste"] disent-ils "je parle en doucement", ou "je tousse en souvent" ? Non, car ils perçoivent encore doucement et souvent comme des adverbes. Tandis que, maniant en dilettante la langue dans laquelle ils font pourtant profession de nous informer, ils ne perçoivent déjà plus hors comme un adverbe, mais plutôt comme un préfixe du mot piste. Ainsi admettent-ils "le hors piste" et "en hors piste" comme du français digne d'être prononcé à l'antenne.

Ces individus-là sont ensuite pris pour modèles oratoires par des millions d'auditeurs. Ce qui devrait n'être qu'un petit déraillement individuel vite oublié est au contraire amplifié par le mégaphone médiatique, ajoutant quotidiennement [et non "au quotidien"] exceptions sur exceptions sans limites [et non "en illimité"] à notre syntaxe et à notre vocabulaire. Les règles de cette langue déboussolée, enchevêtrée jusqu'à l'absurde, deviendront bientôt impossibles à enseigner à des esprits logiques. Ce n'est pas un drame : la nature ayant horreur du vide, une autre langue - restée concise et cohérente avec elle-même - raflera la mise... And sooner than you think.

NB : L'erreur consistant à dire "il skiait en hors piste" est de même nature grammaticale que celle, aujourd'hui généralisée jusque dans le discours des "élites", consistant à dire que les situations doivent être examinées "au cas par cas" (sic), alors qu'elle doivent être examinées cas par cas [comme "deux par deux", "heure par heure" ou "mètre par mètre", et non "au deux par deux", ni "à l'heure par heure" ni "au mètre par mètre"]. Qu'est-ce qui justifie la récente instauration de cette exception ? Nothing at all.

Réédition de l'article publié en février 2010.

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