dimanche 11 décembre 2011

sur l'assassin

Un directeur de la police judiciaire française a déclaré à la télévision de son pays : "nous sommes remontés sur l'assassin" (sic).

On l'imagine juché sur les épaules d'un assassin. Fâcheuse posture ou fâcheux discours que de "remonter sur" un assassin.

Les ravages causés par l'abus de la préposition sur à la place de presque toutes les autres prépositions ("sur Bruxelles" au lieu de "à Bruxelles" ; "sur l'île" au lieu de "dans l'île" ; "là vous êtes sur un Modigliani" au lieu de "vous avez devant vous un Modigliani", etc) s'étendent donc sans répit.

Aujourd'hui, un haut fonctionnaire de police, membre de l'élite intellectuelle donc, et francophone de naissance, ne dit plus que son enquête lui a permis de remonter jusqu'à l'assassin, mais qu'elle lui a permis de remonter sur l'assassin. Ainsi la pauvreté du vocabulaire devient-elle misère. Et ainsi le divorce semble-t-il entièrement consommé entre une langue et ses plus fins esprits.

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lundi 28 novembre 2011

fortuité

En anglais, on appelle serendipity le fait d'effectuer une découverte inespérée. On cherchait quelque chose, on en trouve une autre. Et cette autre chose s'avère plus importante, plus précieuse, plus fructueuse.

Internet est un lieu de recherches propice à de telles trouvailles.

Inventé par Horace Walpole [ci-contre portraituré par Ramsay, et ci-devant Comte d'Oxford] en 1754, le mot serendipity a été importé par certains dans notre langue sous sa forme francisée sérendipité. Un peu pédant, très obscur, ce néologisme n'a pas eu grand succès dans le langage courant. Des Canadiens francophones lui ont récemment (vers 2000) trouvé un substitut autrement plus savoureux : la fortuité.

Plus concis que la sérendipité [trois syllabes au lieu de cinq], plus euphonique et plus lumineux, le mot fortuité est immédiatement compréhensible. En prime, il agrandit à point nommé la petite famille déjà composée du couple fortuit et fortuitement, qui l'adopte sans hésiter.

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mercredi 23 novembre 2011

accidents graves de voyageurs

"Accident grave de voyageur" est la pire circonlocution qu'on pût inventer et propager par hauts-parleurs sous prétexte d'évoquer à mots couverts une tentative de suicide ferroviaire. Si le voyageur y survit, la langue française en sort gravement accidentée et profondément abêtie.

Double faute. Pour commencer, on ne doit pas intercaler un adjectif entre un nom et son complément de nom. En français pas encore vicié par les annonces de la RATP, on dit un vieux chef de service et non "un chef vieux de service" ! Et donc, un grave accident de voyageur et non "un accident grave de voyageur". D'autre part, en français, on ne qualifie jamais un accident par la nature de l'accidenté mais toujours par la cause de l'accident : un accident de ski, et non un accident de skieur, un accident de montagne et non un accident d'alpiniste, un accident domestique et non un accident de parent, et bien sûr un accident de voiture et non un accident d'automobiliste. Ici, à défaut de parler de tentative de suicide ou de reconnaître objectivement la survenue d'un accident de métro, la RATP devrait évoquer un voyageur gravement accidenté, et non "un accident grave de voyageur" (sic).

La Mission linguistique francophone a étudié le niveau d'expression orale des annonces publiques officielles de la RATP dans le métro parisien. Cette étude, menée de janvier 2007 à mars 2010, montre que la maîtrise de la langue parlée par la RATP à ses usagers correspond à celle d'un enfant de 7 à 9 neuf ans, d'intelligence très moyenne, se gargarisant de termes et tournures dont il ne saisit pas pleinement les interactions logiques ni la portée. Un enfant en difficulté avec ses études primaires, s'appliquant à ressasser une courte récitation sans la comprendre et finissant ainsi par y intervertir des syllabes, des mots ou des locutions.

Les points forts de cette étude ont été transmis à Isabelle Ockrent (ci-dessus), directrice de la communication de la RATP, belle entreprise de service public employant des dizaines de milliers de collaborateurs, parmi lesquels aucun ne semble avoir reçu mission de veiller, avec le professionnalisme voulu, à la qualité irréprochable des messages, parlés ou écrits, délivrés heure par heure au cours de trois milliards de trajets annuels.

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mercredi 2 novembre 2011

toujours très très

La tendance emphatique à redoubler, voire tripler, l'adverbe très n'est toujours pas en régression mais s'installe au contraire depuis maintenant quatre ans dans le français médiatique.
"Nous vous souhaitons une très très bonne année" (France 2). "Le matin, il fera très très froid en région parisienne" (France 3, à propos d'une météo prévoyant tout juste un degré au-dessus de zéro, ce qui n'est pas sibérien). "Une exposition très très intéressante" (France Inter). "Concerts très très privés" (RTL).
Bien entendu, ce tic de langage fait tache d'huile dans le public. Et c'est le français qui dérape.
Et surtout, qui s'appauvrit. Car le redoublement de très très, toujours suivi d'une adjectif relativement pauvre (froid, bon, intéressant, etc) sert aussi à se dispenser de puiser dans le vocabulaire foisonnant de la langue française un terme qui exprime avec justesse la très-très-tude, sans le secours de cette double dose d'adverbe.
Au dix-huitième siècle encore, très était une sorte de préfixe attaché à l'adjectif par un tiret : "Notre très-généreux souverain". Peut-être au vingt et unième siècle, faudra-t-il revenir à l'usage du tiret pour lier le redoublement de très auquel les orateurs publics sont en train de nous accoutumer ? Nous écrirons alors très-très, comme tsoin-tsoin.
Mais nous pouvons aussi renoncer à minorer la valeur de l'adverbe très, et nous souvenir que très fort, c'est déjà très fort.

mercredi 26 octobre 2011

choisissez bien, choisissez "but" !

Chers commentateurs sportifs bien-aimés ! Toujours si prompts à doper leur discours médiatique à grands coups de pompe ! Et quand ce n'est pas la pompe argotique, c'est la pompe des pompeux... Ce jour, sur France 2 [chaîne nationale de la télévision française], un spécialiste des jeux de ballon nous annonce qu'un habile footballeur a "marqué deux réalisations" à lui tout seul. Autrement dit, il a marqué deux buts.

Cette terminologie outrée apparaissait déjà dans des commentaires du type "Machin a manqué de réalisation". Ce qui signifiait que le Machin en question n'avait marqué aucun but, malgré diverses tentatives en ce sens pour lesquelles on le rétribue grassement. Au prix de revient de ces buts manqués, le but marqué n'a plus de prix. Alors, mieux qu'un but atteint, c'est une réalisation réalisée... Quand le gardien de but sera devenu gardien de réalisations, le français médiatique aura marqué un but de plus contre son camp.

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mardi 25 octobre 2011

primaires citoyennes

Pour désigner une élection primaire, c'est-à-dire la première étape d'un processus électoral important, on a coutume de parler de "primaire". Ou de "primaires", au pluriel, si cette première étape comprend plusieurs scrutins successifs ou simultanés.

Sur le plan linguistique, une primaire est un adjectif substantivé : un adjectif transformé en nom de chose. Ce procédé de style a toujours existé : le beau (pour la beauté), le pire (pour ce qui peut nous arriver de pire). Mais l'emploi d'adjectifs substantivés peut aussi relever d'une ignorance de la valeur syntaxique des mots. Les adjectifs substantivés sont alors une affection du langage. Et notre langue est actuellement couverte de ces pustules : des portables (téléphones ou ordinateurs ?), des consommables, des livrables, l'international, l'événementiel, les scolaires, etc.

Journalistes et politiciens de France - tous professionnels de la langue, pourtant, et tous francophones d'expression, en principe - commettent actuellement l'erreur d'employer l'expression que voici : "les primaires citoyennes" (du parti socialiste).

La Mission linguistique francophone les invite à y renoncer.

D'abord, il s'agit d'un pléonasme, ou au moins d'une périssologie : toute élection politique est un processus engageant des citoyens. "Une (élection) primaire citoyenne", c'est donc une organisation organisée, un acte actif, une sélection sélective... Mais il s'agit aussi d'une accumulation des pustules précitées : un adjectif (primaire) est qualifié par un autre adjectif (citoyenne), et le tout est substantivé. Enfin, cette expression recourt à une inutile adjectivation du nom commun citoyen ou citoyenne (pour mieux le re-substantiver dans la foulée !). Pourquoi inutile ? Parce que l'adjectif qualifiant ce qui relève du devoir des citoyens existe déjà ; c'est l'adjectif civique. "Des primaires citoyennes" (sic) sont donc, en fait, "des élections primaires civiques". Que de mots, que de mots... N'en jetez plus, l'isoloir est plein.

Dans une démocratie pluraliste, est-il besoin de préciser que le choix concerté d'un candidat officiel à la Présidence de la République concerne les citoyens et relève du civisme ?

Ci-dessus : Jean-Pierre Mignard, Professeur en droit de la communication et des médias à Sciences-Po, et membre de la Haute autorité des primaires citoyennes (HAP).


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lundi 17 octobre 2011

commanditaire, et non donneur d'ordres

A de très rares exceptions près, l'expression "donneur d'ordre" est incorrecte en français, parce qu'elle est employée par méprise sur le sens des termes qui la composent.

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.

Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de du sens des mots : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux passent commande (anglais order) , et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est alors le bienveillant commanditaire. Dans certaines professions, ce sera le maître d'ouvrage, appellation dans laquelle la notion de commande(ment) et de directive reste non moins présente mais moins brutale que dans le désastreux et naïf "donneur d'ordres".

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jeudi 13 octobre 2011

anachronismes lexicaux

L'étude des anachronismes lexicaux dans les dialogues littéraires (romans, scénarios, pièces de théâtre) est un bon révélateur des modes dans le vocabulaire courant. Et notamment, un révélateur des effets des "tueurs sériels" de notre vocabulaire, ces mots qui nous abrutissent par leur pugnacité à s'imposer dans les conversations, à la place du mot juste.

Comme on pouvait le craindre, le barbarisme "sécuriser" et les abus de la préposition "sur" n'ont pas épargné les meilleures productions littéraires historiques du moment. Prix Goncourt et Grand prix du roman de l'Académie française, le roman Les bienveillantes du très érudit Jonathan Littell en porte la marque en divers endroits ; ainsi p. 54, deux SS
conversent : « Le Generalfeldmarshall nous a ordonné de sécuriser le lieu » - « Bien sûr, je comprends », répond le héros qui, en réalité, n'aurait rien compris à ce barbarisme en 1942 [première occurrence attestée en 1968, selon le Grand Robert] et ne peut toujours pas comprendre en 2006 si le lieu a été protégé, assiégé, envahi, bombardé, rasé, pilonné, déminé, interdit, bouclé, étayé, rendu sûr, ou si sa population a été rassurée, puisque toutes ces acceptions et vingt autres ont désormais cours pour le barbarisme "sécuriser".

Parasité cette fois-ci par le mauvais usage de la préposition sur, le même excellent auteur se hasarde à placer dans la bouche de son héros la locution adverbiale "sur le long terme" (au lieu de à long terme) dont il n’existe aucune occurrence attestée avant les abords de l’an 2000. Plus loin encore dans le même livre, c’est l’actuelle mode des couples adverbe+adjectif à l’anglaise (politiquement correct, sexuellement transmissible, mentalement retardé) qui produit un anachronisme de dialogue, p. 544 : «Docteur, je ne souffre que d’une maladie sexuellement
transmissible et irrémédiablement fatale : la vie.
». Le mot d’auteur est plaisant. Mais en 1942, cette circonlocution n’existait pas et les maladies contagieuses par voie sexuelle étaient dites vénériennes.

Furtivement égaré par le pilonnage du français médiatique, l'écrivain bilingue s'est laissé piéger par la mode. On ne lui retirera pas pour autant l'estime qu'inspirent un texte aussi fort et un aussi petit nombre d'anachronismes en 1200 pages de roman historique...

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jeudi 6 octobre 2011

la pudeur d'abord

"Je ne suis pas un technicien du droit qui ne compatit pas à la souffrance des autres mais j'ai d'abord une vraie compassion pour les enfants violés pendant des années", a déclaré à la presse le juge jadis chargé d'instruire "l'affaire d'Outreau", pour justifier en ces termes son refus d'admettre l'effrayante gravité de ses bévues de juge d'instruction, lesquelles ont directement causé le suicide d'un innocent et mille autres souffrances imméritées.

Voilà un professionnel de la langue qui ne sait pas ce qu'il dit. Ou bien un professionnel de la justice qui ne sait pas ce qui est juste.

Moralement, Monsieur le juge, la compassion envers certaines victimes ne peut jamais légitimer l'absence de compassion envers d'autres. Un magistrat qui ne partage pas cette philosophie-là est dangereux. Votre mission n'a jamais été et ne sera jamais de protéger l'innocence des uns en foulant celle des autres. Il faut laisser cela aux esprits grossiers.

La locution adverbiale d'abord indique une priorité. Celle que vous exprimez par ce d'abord n'est pas défendable et ne vous défend pas. Non, il ne convient pas, en bon français, d'avoir d'abord de la compassion pour des innocents sortis vivants d'une affaire sordide, et dans une très moindre mesure de la compassion pour un innocent sorti sans vie de cette affaire sordide. Ou alors, c'est placer le respect de la pudeur au-dessus du respect de la vie, et considérer les atteintes à la vie sexuelle comme plus graves que les atteintes à la vie tout court. Cette morale-là viole le sens commun. Ce n'est certainement pas la vôtre non plus.

Sans doute est-ce votre langue qui a fourché. Demanderez-vous là-dessus à l'opinion publique l'indulgence que vous vous êtes montré très déterminé à refuser à d'autres quand vous les livriez en pâture à cette même opinion publique ?

Nous ne nous étendrons pas sur l'étrange formule "vraie compassion", qui laisse à penser que le locuteur est capable de fausse compassion... Ce serait ignorer une tendance actuelle à écarter l'adverbe vraiment ("j'ai vraiment de la compassion") au bénéfice de l'adjectif vrai ("j'ai une vraie compassion").

mercredi 14 septembre 2011

chronophage et capillotracté

Néologisme bien assemblé et teinté d'humour, l'adjectif chronophage connaît une faveur grandissante et méritée. Il n'existait jusqu'alors pas de mot pour qualifier ce qui prend du temps, trop de temps, ce qui dévore [suffixe -phage] le temps [radical chrono-].

Le mot chronophage gagne actuellement ses lettres de noblesse et peut désormais s'employer sans guillemets, dans les contextes les plus variés, avec ou sans touche d'humour.

Il n'en va pas de même pour le plaisant "capillotracté", néologisme correctement assemblé lui aussi, mais empreint par essence d'une connotation burlesque très marquée et que l'on réservera au registre de l'humour. Construction 100% latine, capillotracté signifie "tiré par les cheveux".

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jeudi 9 juin 2011

suite à

Initialement, l'expression ''suite à'' n'était employée que par dérision, au même titre que "rapport à". Pour singer la langue administrative ou militaire malhabile, dans des phrases comme : "Mon adjudant, j'voudrais vous causer rapport à l'invasion adverse suite à ma désertion".

On sait pourtant que la construction des locutions ''suite à'' et ''rapport à'' est absolument défectueuse, puisque le complément de nom se construit avec la préposition de et non la préposition à (il convient de dire "le père de Louis" et non "le père à Louis" ; de même, "la suite de l'action", et non "la suite à l'action").

En France, contrairement au Québec, cette dimension sarcastique a récemment été perdue de vue par des professionnels de la langue écrite et parlée devenus coutumiers d'employer suite à au lieu de après ou à la suite de ou par suite de ou pour faire suite à ou en raison de. La même faute n'est pas encore constatée avec la locution "rapport à", qui reste cantonnée au registre de la dérision. Mais l'agonie des nombreuses entrée en matière en parfaite santé* semble avoir débuté, au bénéfice de ce très bancal "suite à", subitement prisé par des millions de comiques troupiers qui s'ignorent.

* à la suite de, à cause de, en raison de, après sont les principales victimes de l'épidémie de suite à.

mardi 31 mai 2011

un ex-employé, des exes-employées

La foule des professionnels de la parole qui pratiquent la paragoge ne cesse de grossir. La paragoge consiste à prononcer une voyelle qui n'existe pas. Cette faute de phonétique était autrefois réservée aux enfants en bas âge et aux accents méridionaux emportés par leur fougue chantante. Lorsque le journal Ouest-France devient "Ouest'e-France", il y a paragoge. Quand l'ex-femme devient ex'e-femme ou quand l'expatrié devient ex'e-patrié, il y a paragoge. Et quand un commentateur professionnel de l'actualité politique nous parle des accusatrices d'un ministre démissionnaire en les désignant, non pas comme d'ex-employées municipales ni comme des "ex'e-employées", mais comme des "ex'e'z'employées" (BFM TV), il n'y a plus seulement paragoge. Il y a quoi ? Il y a consternation à entendre mêler aussi spontanément la méconnaissance de l'orthographe* à celle de la sémantique et de la syntaxe. Le commentaire enregistré a tourné en boucle des heures durant à l'antenne. Le harcèlement linguistique n'étant pas un délit, le téléviseur put ainsi violer tranquillement la langue tout en jasant sur "d'exes-employées" qui se plaindraient de l'avoir été (violées).

*Après un baccalauréat littéraire et des études supérieures d'expression écrite et orale, des journalistes croient manifestement que le préfixe ex- n'est pas invariable mais s'accorde en genre et en nombre. D'où il résulte, selon eux, que l'orthographe du féminin pluriel de ex- serait exes-. Quand un comptable jongle aussi mal avec les détails de l'arithmétique que ces journalistes jonglent avec les détails de leur langue, il devient rapidement un ex-comptable. La Mission linguistique francophone constate qu'il n'en va pas de même pour les professionnels de la parole médiatique.

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assités publics ou assistants publics ?

L'assistanat, ce n'est pas le fait d'être assisté mais au contraire le fait d'être l'assistant de quelqu'un, c'est-à-dire son second.

Les politiciens qui veulent "en finir avec l'assistanat" veulent donc que nous nous passions tous d'assistants. Leurs propres assistants parlementaires doivent être sacrément irritants pour que ces politiciens-là fassent une telle fixation sur la fin de l'assistanat... Ou peut-être ces orateurs de profession sont-ils égarés dans leur propre langue ? Peut-être ont-ils besoin de notre assistance ?
Auquel cas, nous leur rappelons que se porter au secours des personnes en péril ou en difficulté même minime, ce n'est pas de l'assistanat mais de l'assistance. Et que l'assistance est non seulement un devoir moral soutenu par la plus élémentaire politesse, mais une obligation légale dont atteste la notion de délit de non-assistance à personne en danger.

L'encyclopédie collaborative Wikipédia s'étend longuement sur l'acception fautive du terme assistanat
(cliquer ici pour accéder à cette entrée de Wikipédia).

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mardi 10 mai 2011

abrutir et être abruti

Dans le français contemporain, le verbe abrutir et le verbe caillasser connaissent des sorts diamétralement opposés.

Caillasser est un verbe argotique qui s'impose depuis quelques années dans la langue médiatique comme un verbe correct, digne d'être employé sans guillemets ni précautions oratoires, au sens de lapider ou de jeter des cailloux.

Inversement, le verbe abrutir est perçu à tort comme insultant. Notamment dans sa forme passive, par confusion avec l'emploi substantif de son participe passé, un abruti, qui n'est pas le sens premier mais second. Être abruti de fatigue, être abruti de douleur, abruti par le bruit, ou abruti par le soleil [Albert Camus in L'Étranger], cela ne fait pas de vous un abruti. Être abruti est un état provisoire de diminution ou de ralentissement des facultés cognitives. Être un abruti est un état supposé permanent de privation de toute vivacité intellectuelle.

Si l'on se reconnaît parfois diminué par la fatigue ou la peine ou la contrainte morale, on se targue rarement d'être dans un état permanent d'abrutissement, et c'est pourquoi l'on perçoit comme une insulte d'être désigné comme "un abruti". L'abrutissement vous rend abruti sans faire de vous pour autant un abruti. On aurait bien tort de s'offenser d'être décrit comme temporairement abruti de sommeil ou abruti par le sommeil, le chagrin, ou la routine d'un travail trop répétitif. Car ce sont là des tournures plutôt compatissantes, et en tout cas impeccablement respectueuses dans leur formulation. À moins que l'on soit porté à considérer le sommeil comme un avilissement coupable, et l'acceptation d'un travail répétitif comme une turpitude répréhensible. Ce qui serait le fait d'un abruti...

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vendredi 22 avril 2011

qualitatif et requalification

A-t-on le droit d'être gêné par l'emploi surabondant de l'adjectif "qualitatif" dans le français courant et les échanges professionnels depuis 2010 ? Oui. Voici pourquoi.

Cet adjectif, en vogue sous un sens faux, n'est pas du tout synonyme de "de bonne qualité" et ne convient donc pas dans une formule comme : "nos produits sont très qualitatifs". L'adjectif qualitatif signifie "concernant la qualité"... bonne ou mauvaise. Porter un jugement qualitatif, c'est porter un jugement sur la qualité ; ce n'est pas un porter un jugement qui impressionne par sa qualité ; ce n'est pas non plus juger que la qualité est bonne.

Il est un autre terme impropre, lié à l'idée de qualité, dont les urbanistes et les élus locaux abusent : la "requalification" architecturale ou urbaine, devenue dans leur esprit un synonyme de la notion de rénovation, de réhabilitation. Or, la requalification, en vrai français, c'est un changement de qualification (requalification par la justice d'un homicide involontaire en meurtre), ce n'est pas une amélioration de la qualité ; ni même une amélioration de la qualification. "Requalifier le quartier de la gare", ce serait donc cesser de le qualifier de quartier de la gare, et le qualifier par exemple de quartier des écoles, de quartier pourri, de ghetto de riches ou de nouvel Eldorado des promoteurs.

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lundi 11 avril 2011

aliments essentiels

Pour désigner une liste de produits alimentaires de première nécessité proposés à prix modérés, le gouvernement français vient de forger la notion de "panier des essentiels". On y retrouve deux tics de la préciosité du français médiatique et administratif contemporain : l'abus des métonymies (panier) et la substantivation des adjectifs (les essentiels). En fait, il s'agit d'aliments essentiels. Mais la formule aliments essentiels disconvient aux précieux d'aujourd'hui à double titre. D'une part l'adjectif ne se substitue pas au mot qu'il qualifie, il lui succède selon notre syntaxe. D'autre part le contenu (aliments ou produits ou sélection) n'est pas traduit par son contenant (panier). Autrement dit, la langue est simple, claire, directe, intemporelle. Et cela paraît bien fâcheux aux inventeurs d'écrans de fumée communicationnels, spontanément friands de vocables fumeux.

NDA : Cette formule que nous critiquions lors de son apparition, début 2011, n'a finalement eu aucun succès. 

samedi 2 avril 2011

sérendipité : fortuité

Le Journal du Dimanche ayant intitulé une de ses rubriques "sérendipité", nous republions à l'attention de son rédacteur en chef cet article de 2007.
En anglais, on appelle serendipity le fait d'effectuer une découverte inespérée. On cherchait quelque chose, on en trouve une autre. Et cette autre chose s'avère plus importante, plus précieuse, plus fructueuse.

Internet est un lieu de recherches propice à de telles trouvailles.

Inventé par Horace Walpole [ci-contre portraituré par Ramsay, et ci-devant Comte d'Oxford] en 1754, le mot serendipity a été importé par certains dans notre langue sous sa forme francisée sérendipité. Un peu pédant, très obscur, ce néologisme n'a pas eu grand succès dans le langage courant. Des Canadiens francophones lui ont récemment (vers 2000) trouvé un substitut autrement plus savoureux : la fortuité.

Plus concis que la sérendipité [trois syllabes au lieu de cinq], plus euphonique et plus lumineux, le mot fortuité est immédiatement compréhensible. En prime, il agrandit à point nommé la petite famille déjà composée du couple fortuit et fortuitement, qui l'adopte sans hésiter.

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mercredi 16 mars 2011

bonnet d'âne et "ferme célébrités"

Cette accorte chanteuse de variété arborant de gigantesques boucles d'oreille est là pour rappeler aux dirigeants de la chaîne de télévision TF1 que le complément de nom ne peut pas se construire en français par simple juxtaposition, comme il peut l'être en anglais. L'anglais earrings (littéralement oreilleanneaux, donc anneaux d'oreille) ne désigne pas en français des "boucle oreilles" mais des boucles d'oreilles. Et une "Ferme célébrités" [titre d'une émission de TF1], c'est quoi ? Un élevage d'ânes ?

Non. C'est le fruit d'un lancinant travail de sape de la langue effectué par des dirigeants surpayés - si toutefois la maîtrise de leur propre langue reste un critère d'appréciation minimal de leur compétence et donc de leur rémunération - aux commandes d'un des plus puissants médias de la Francophonie.

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mercredi 2 mars 2011

mûr ou parvenu à maturité, mais pas "mature"

En français, le contraire d'immature n'est pas mature (anglicisme) mais mûr.

L'adjectif mûr possède un antonyme bien connu : immature. La force de cet antonyme est telle qu'un grand nombre de professionnels de la langue (journalistes, écrivains, politiciens, publicitaires) et de professionnels de la maturité (psychologues, enseignants) en perdent leur français.

En effet, l'emploi de l'adjectif inverse de immature, à savoir mûr, est devenu minoritaire dans les médias francophones écrits et parlés, au bénéfice de "mature" (sic). Or, le terme "mature" est impropre et son emploi déconseillé. "Mature" n'est admis que dans le jargon piscicole, où il qualifie un poisson prêt à frayer. Et encore ne s'agit-il là que d'entériner l'adoption ancienne, par toute une profession, de la mauvaise traduction technique du terme anglais "mature" qui signifie mûr et, par extension parvenu à maturité sexuelle donc adulte.

En français, la situation est claire - ou devrait l'être et gagnerait à le redevenir : puisque le contraire de l'adjectif mûr est le mot immature, le contraire de l'adjectif immature est le mot mûr. Sauf à admettre l'amnésie rétrograde comme règle d'évolution lexicale...

La locution parvenue à maturité ou parvenu à maturité est aussi un substitut très satisfaisant à l'anglicisme "mature", si jamais on estime que l'adjectif francophone mûr ne suffit pas à traduire en français le contraire de l'immaturité.

NDE : Divers dictionnaires estimables ont récemment entériné une acception psychologique de "mature" au lieu de mûr. Il ne faut y voir qu'un opportunisme commercial et non une légitimation officielle de cette impropriété de terme.

samedi 12 février 2011

homoparental

"Homoparental" et "homoparentalité" sont des néologismes formés par croisement de grec (homo) et de latin (parent), ce qui n'est pas recommandé en principe : mieux vaut polychrome (tout grec) et multicolore (tout latin) que polycolore et multichrome qui s'emmêlent les pinceaux. Mais là n'est pas le problème.

La Mission linguistique francophone a observé, voici dix ans déjà, que les néologismes homoparental et homoparentalité étaient employés dans des sens incompatibles avec leur étymologie, donc incohérents avec la langue française.

En effet, homoparental est employé aux sens suivants : constitué de parents homosexuels (couple homoparental) ; sollicité ou accompli par un couple homosexuel (adoption homoparentale). Homoparentalité est employé pour désigner la condition parentale d'un couple homosexuel.

Or, le préfixe grec homo signifie de même nature, identique. Et non homosexuel. Les homonymes ont le même nom (ils n'ont pas un nom homosexuel), les homophones ont la même sonorité (et non une consonance homosexuelle), et ce qui est homogène a la même origine (et non une origine homosexuelle). Des individus homoparentaux ont donc les mêmes parents, et non des parents homosexuels ! Il en découle qu'un "couple homoparental" est un couple dont les deux éléments ont les mêmes parents, autrement dit un couple constitué d'une frère et d'une sœur (ou de deux sœurs ou de deux frères).

Cette tendance à oublier ce que signifie un préfixe, se retrouve dans l'affligeant "téléthon" - qui devrait signifier "thon lointain" puisque le préfixe télé signifie loin et que thon signifie thon. Au lieu de quoi, certains préfixes ou suffixes sont aujourd'hui employés avec un sens emprunté à l'un des mots qu'ils ont servi à former (télévisé, homosexuel, en l'occurrence) et non à leur hellénisme ou latinisme d'origine. Avec de tels raisonnements néologiques, un parachute vous protégerait des chutes de pluie (parapluie + chute de pluie).

L'adjectif homoparental, correctement utilisé, pourrait cependant avoir son utilité dans une société où se multiplient les familles recomposées. On pourrait alors préciser s'il s'agit de demi-frères et sœurs, ou d'enfants homoparentaux, c'est-à-dire ayant les mêmes parents - et non des parents "homos".

Quant aux enfants élevés par un couple homosexuel, en attendant un néologisme intelligemment pensé, si besoin est, il suffit de les qualifier d'une courte périphrase. Sauf erreur, des enfants dont les parents ont divorcé sont des enfants de divorcés plutôt que les enfants "d'un couple séparoparental" ; et des enfants nés de parents roux sont des enfants de parents roux, plutôt que les enfants d'un "couple coquinoparental" (du grec kokinos : rouge) !


[illustration : Cornelius KETEL, Double portrait de frère et sœur]
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samedi 5 février 2011

près de / prête à

La Mission linguistique francophone rappelle que les adverbes sont tous invariables. Y compris les adverbes loin et près.

Une idée fausse s'est pourtant installée dans certains esprits, et notamment dans l'esprit de nombreux professionnels de la presse parlée, qui lisent devant des millions d'auditeurs et de téléspectateurs des textes d'information entachés de cette bévue : l'idée selon laquelle l'adverbe près posséderait la faculté extraordinaire de s'accorder en genre. Autrement dit, d'être tantôt masculin, tantôt féminin. Personne - pas même un journaliste - ne se hasarde pourtant à accorder d'autres adverbes que celui-là. "Ils sont souvent là" ne donne pas au féminin "elles sont souventes là"...

La réalité est qu'en dépit de longues années d'études de la langue française et de leur métier d'artisans de cette langue, des locuteurs professionnels de la télévision et de la radio perçoivent l'adjectif prête comme le féminin de l'adverbe près ; et ne craignent donc pas de dire : "La crise n'est pas prête de finir" au lieu de : "la crise n'est pas près de finir."

Si leur intention est en réalité d'utiliser ici l'adjectif prêt au féminin, alors ils font une grossière erreur de syntaxe, en construisant prêt avec la préposition de au lieu de la préposition à. En français, on est près de la sortie mais on est prêt à sortir. Donc prête à finir, et non prête de finir. Car en français, on est "prêt à tout", et non "prêt de tout"!

On note avec soulagement que les journalistes de la presse parlée ne nous invitent pas encore à féminiser l'adverbe loin, antonyme de l'adverbe près. On ne les entend pas dire "Charlotte ira lointaine" au lieu de "Charlotte ira loin".

Ils ne disent pas non plus : "Aussi loin que nous soyons l'un de l'autre, je vis prête de toi", au lieu de "aussi loin que nous soyons l'un de l'autre, je vis près de toi". Perdus pour perdus, ils ont tort de s'en priver : ici au moins, on aurait sur la langue la saveur délicate d'une licence poétique...

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jeudi 20 janvier 2011

danger et dangerosité

Est dangereux ce qui présente un danger. La lourde "dangerosité" n'a aucun besoin d'exister puisqu'elle signifie exactement la même chose : la dangerosité est le fait d'être dangereux. C'est donc bien le danger.

Avec deux fois et demi plus de syllabes que le danger (cinq au lieu de deux), la "dangerosité" est inutilement compliquée, à défaut d'être dangereuse pour notre langue, qu'elle se borne à rendre oublieuse de ses mots les plus forts et de leur vigoureuse simplicité. Perte de repère navrante mais sans danger (et non "sans dangerosité") nous rassurent ceux qui se gargarisent de ce vain mot.