lundi 28 novembre 2011

fortuité

En anglais, on appelle serendipity le fait d'effectuer une découverte inespérée. On cherchait quelque chose, on en trouve une autre. Et cette autre chose s'avère plus importante, plus précieuse, plus fructueuse.

Internet est un lieu de recherches propice à de telles trouvailles.

Inventé par Horace Walpole [ci-contre portraituré par Ramsay, et ci-devant Comte d'Oxford] en 1754, le mot serendipity a été importé par certains dans notre langue sous sa forme francisée sérendipité. Un peu pédant, très obscur, ce néologisme n'a pas eu grand succès dans le langage courant. Des Canadiens francophones lui ont récemment (vers 2000) trouvé un substitut autrement plus savoureux : la fortuité.

Plus concis que la sérendipité [trois syllabes au lieu de cinq], plus euphonique et plus lumineux, le mot fortuité est immédiatement compréhensible. En prime, il agrandit à point nommé la petite famille déjà composée du couple fortuit et fortuitement, qui l'adopte sans hésiter.

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mercredi 23 novembre 2011

accidents graves de voyageurs

"Accident grave de voyageur" est la pire circonlocution qu'on pût inventer et propager par hauts-parleurs sous prétexte d'évoquer à mots couverts une tentative de suicide ferroviaire. Si le voyageur y survit, la langue française en sort gravement accidentée et profondément abêtie.

Double faute. Pour commencer, on ne doit pas intercaler un adjectif entre un nom et son complément de nom. En français pas encore vicié par les annonces de la RATP, on dit un vieux chef de service et non "un chef vieux de service" ! Et donc, un grave accident de voyageur et non "un accident grave de voyageur". D'autre part, en français, on ne qualifie jamais un accident par la nature de l'accidenté mais toujours par la cause de l'accident : un accident de ski, et non un accident de skieur, un accident de montagne et non un accident d'alpiniste, un accident domestique et non un accident de parent, et bien sûr un accident de voiture et non un accident d'automobiliste. Ici, à défaut de parler de tentative de suicide ou de reconnaître objectivement la survenue d'un accident de métro, la RATP devrait évoquer un voyageur gravement accidenté, et non "un accident grave de voyageur" (sic).

La Mission linguistique francophone a étudié le niveau d'expression orale des annonces publiques officielles de la RATP dans le métro parisien. Cette étude, menée de janvier 2007 à mars 2010, montre que la maîtrise de la langue parlée par la RATP à ses usagers correspond à celle d'un enfant de 7 à 9 neuf ans, d'intelligence très moyenne, se gargarisant de termes et tournures dont il ne saisit pas pleinement les interactions logiques ni la portée. Un enfant en difficulté avec ses études primaires, s'appliquant à ressasser une courte récitation sans la comprendre et finissant ainsi par y intervertir des syllabes, des mots ou des locutions.

Les points forts de cette étude ont été transmis à Isabelle Ockrent (ci-dessus), directrice de la communication de la RATP, belle entreprise de service public employant des dizaines de milliers de collaborateurs, parmi lesquels aucun ne semble avoir reçu mission de veiller, avec le professionnalisme voulu, à la qualité irréprochable des messages, parlés ou écrits, délivrés heure par heure au cours de trois milliards de trajets annuels.

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mercredi 2 novembre 2011

toujours très très

La tendance emphatique à redoubler, voire tripler, l'adverbe très n'est toujours pas en régression mais s'installe au contraire depuis maintenant quatre ans dans le français médiatique.
"Nous vous souhaitons une très très bonne année" (France 2). "Le matin, il fera très très froid en région parisienne" (France 3, à propos d'une météo prévoyant tout juste un degré au-dessus de zéro, ce qui n'est pas sibérien). "Une exposition très très intéressante" (France Inter). "Concerts très très privés" (RTL).
Bien entendu, ce tic de langage fait tache d'huile dans le public. Et c'est le français qui dérape.
Et surtout, qui s'appauvrit. Car le redoublement de très très, toujours suivi d'une adjectif relativement pauvre (froid, bon, intéressant, etc) sert aussi à se dispenser de puiser dans le vocabulaire foisonnant de la langue française un terme qui exprime avec justesse la très-très-tude, sans le secours de cette double dose d'adverbe.
Au dix-huitième siècle encore, très était une sorte de préfixe attaché à l'adjectif par un tiret : "Notre très-généreux souverain". Peut-être au vingt et unième siècle, faudra-t-il revenir à l'usage du tiret pour lier le redoublement de très auquel les orateurs publics sont en train de nous accoutumer ? Nous écrirons alors très-très, comme tsoin-tsoin.
Mais nous pouvons aussi renoncer à minorer la valeur de l'adverbe très, et nous souvenir que très fort, c'est déjà très fort.