jeudi 15 mars 2012

les nouveaux Incroyables

À la fin du dix-huitième siècle, il y eut en France des excentriques des deux sexes qui se plaisaient à ne pas prononcer la consonne R. On les appelait les Incroyables ["Inc'oyables"] et les Merveilleuses ["Me'veilleuses"]. Cette toquade phonétique dura dix ans et passa de mode.

La fin du vingtième siècle a vu apparaître de nouveaux Incroyables qui se plaisent, eux, à ne pas prononcer le son Ê en fin de mot [comme à la fin de sifflet] et le transforment en son É [comme à la fin de sifflé].

Ces partisans de la transformation du son Ê terminal se comptent aujourd'hui par millions [dont un Président de la République en retraite, connu pour avoir déclaré "je veux laper dans le monde", au lieu de "je veux la paix dans le monde"]. À les entendre, leur langue n'est pas le français mais le francé (sic). Ils sont sourds à la musique des voyelles et nous racontent ce qu'ils faisez (sic) au lieu de ce qu'ils faisaient ; entre la main et l'avant-bras, ils ont des poignées, nous qui pensions avoir là des poignets ; ils connaissent des violonistes qui ont un joli coup d'archer et non d'archet. Et bien sûr, ils boivent un breuvage de leur invention, le "lé", qui a fait disparaître le lait de leur propos sinon de leur alimentation...

Les nouveaux Incroyables n'ont pas encore attaqué le son Ê en début ni en milieu de mot. Ils ne disent pas égle au lieu de aigle ni biére au lieu de bière ou mére au lieu de mère. Leur maniérisme ne s'attaque qu'aux désinences, aux sons finissants, comme la hyène ne s'attaque qu'aux bêtes fragilisées traînant à la queue du troupeau.


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mercredi 14 mars 2012

ne pas ignorer et ne pas savoir

L'Office québecois de la langue française et la Mission linguistique francophone s'épaulent mutuellement dans le secours aux professionnels de la langue française qui sont en difficulté avec la langue française, donc avec leur outil de travail premier et leur compétence première. Tel fut ce matin le cas d'un professeur agrégé de français s'exprimant dans l'une des émissions radiophoniques quotidiennes les plus écoutées de la Francophonie. Ce professeur de lettres répond avec urbanité à son interlocuteur, en ces termes : "Vous n'êtes pas sans ignorer que... etc." L'agrégé de français dit ainsi le contraire de ce qu'il voulait dire : "Vous n'ignorez pas" ou "vous n'êtes pas sans savoir".

Il est actuellement question d'instaurer des notes éliminatoires au baccalauréat en France. On pourrait aussi envisager de considérer comme éliminatoire à l'agrégation de français l'incapacité à maîtriser le sens d'une double négation...

Laissons à nos homologues de l'Office québécois de la langue française le soin de rappeler, dans leur banque de dépannage linguistique, comment la double négation ne pas + sans fonctionne et dysfonctionne :

"Vous n’êtes pas sans savoir signifie « vous savez (sans doute) ». Une erreur courante consiste à dire ou écrire "vous n’êtes pas sans ignorer", alors que c’est le sens de "vous n’êtes pas sans savoir" qui est recherché. La logique est la même dans ces autres exemples :
• "L’arrivée de ce beau jeune homme n’est pas sans me troubler" (me trouble vraiment).
• "Nous avons grimpé jusqu’au sommet de cette montagne non sans peine" (avec beaucoup de peine, beaucoup de mal, beaucoup de difficulté).

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vendredi 9 mars 2012

désimlocker

Les commerciaux du secteur de la téléphonie se gargarisent actuellement d'un terme sauvage, le désimlockage (sic). Qui désigne dans leur esprit l'action de désimlocker (sic). C'est-à-dire, le fait de rendre une carte SIM utilisable par un opérateur concurrent.

Attention : ce terme est un barbarisme. Et ce barbarisme n'est pas américanisant, malgré les apparences, mais magyarisant : il transforme le français en hongrois, langue agglutinante (1). Son usage est à réserver à des conversations en jargon de métier, entre adorateurs du très grand n'importe quoi sémantique. En français courant, et entre gens qui parlent pour se faire comprendre et non pour s'écouter parler, les verbes déverrouiller ou débloquer font parfaitement l'affaire, suivis du complément approprié : débloquer un téléphone, débloquer un abonnement, débloquer un numéro, débloquer une carte, etc.

Se flatter de dire "désimlocker un compte" au lieu de "débloquer un compte", c'est débloquer tout court.

(1) Ici, agglutination du préfixe dé- au sigle SIM, au radical anglais lock et à la désinence verbale -er

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je vais pour

Toute langue vivante tend à se charger de tournures incorrectes puis à les assimiler ou les écarter.

La Mission linguistique francophone se réjouit de constater la disparition à peu près complète d'une tournure incorrecte apparue au début du vingtième siècle et quasi absente aujourd'hui du français courant. La formule "aller pour" était employée par certains locuteurs au sens de "s'apprêter à", dans des phrases comme celle-ci : "Je vais pour lui emprunter cent sous, mais voilà que je trouve un billet de mille au fond ma poche". On ne regrettera pas l'extinction de ce "je vais pour". Et on continuera à œuvrer pour la disparition des irritants "suite à" (au lieu de "après") et "au final" (au lieu de "finalement"), deux plaies infectées du français médiatique actuel, que la Mission linguistique francophone vous invite à panser.