mercredi 12 juin 2013

multiaccueil attaché contre multi-accueil dé-taché



Certains philosophes estiment que l'entêtement dans l'erreur n'est pas l'apanage des imbéciles.

En voici la preuve.

Au sein des administrations territoriales et ministérielles, une multitude de rédacteurs qui ne sont pas des imbéciles tiennent fermement à semer un peu partout d'inutiles traits d'union, ou de désunion, dans des termes de jargon administratif tels multiaccueil ou cotraitant (qu'ils cacographient respectivement "multi-accueil" et "co-traitant").

Or, le néologisme technocratique et superflu "multiaccueil" s'orthographie sans trait d'union, tout comme les adjectifs multirécidiviste ou pluriannuel.

La chose est certaine.
 
La Mission linguistique francophone a pourtant reçu un courrier du cabinet du maire de S.....s [dans le Val-d'Oise, en France], s'ingéniant à justifier la volonté de persévérer dans l'erreur terminologique et orthographique plutôt que de faire corriger une faute très répandue qui avait été obligeamment signalée à ses services par les nôtres.

Il s'agissait de la présence intempestive d'un trait d'union entre le radical et le préfixe d'un mot non composé, comme s'il se fut agi au contraire d'un mot composé tel que pique-assiette ou fouille-merde.

Cette erreur est de plus en plus fréquente dans les écrits formulés dans le jargon politique assoiffé d'agglutinations de syllabes plutôt que d'assemblage clair et naturel de mots adéquats. L'agglutination consistant, par exemple, à se proclamer "écoresponsables" (sic), plutôt que d'exprimer la même idée au moyen de peu de mots simples reliés entre eux par la syntaxe, comme le veut notre langue.

Ainsi un établissement de puériculture accueillant des enfants d'âges divers et dans des conditions variables devient-il depuis peu, dans la terminologie des collectivités territoriales, non plus une crèche ni une garderie, mais "un multiaccueil" (sic). Il faut s'y résoudre : les administrations ont besoin de créer du jargon pour se sentir exister comme le corail a besoin de se ramifier pour vivre.

C'est donc ce navrant "multiaccueil" qui nous a valu une marque d'obstination dans l'erreur de la part des services municipaux précités. Comme la majorité des mairies de France, les services en question avaient choisi d'affubler ce néologisme, déjà tarabiscoté, d'une coquetterie orthographique consistant à détacher inutilement le préfixe du radical : "multi-accueil" au lieu de multiaccueil.

La Mission linguistique francophone n'est pas parvenue à les en dissuader, et c'est sans importance. Mais ce qui est intéressant, c'est l'incohérence et la mauvaise foi avec laquelle des administrations qui détiennent le pouvoir de nuire publiquement à la langue courante s'acharnent à user de ce pouvoir et à rendre le français toujours plus riche en exceptions et paradoxes. Et ce, plutôt que d'adopter une orthographe sobre et homogène qui n'incommoderait personne. Citons la réponse de la ville de S.....s [France], sous la plume d'un correspondant énigmatique qui a préféré conserver déplaisamment  l'anonymat tout en usant de l'en-tête municipal :

"Si on écrit multiaccueil, le i de multi risque d'être transformé en semi-consonne. C'est pourquoi on écrira mieux multi-accueil [sic]." (fin de citation)
 
Ah bon.

Si l'on suivait ce raisonnement sorti d'un chapeau que notre contradicteur prétend être celui d'un webmestre employé par l'Académie française, mais que l'on reconnaît comme ayant plutôt la silhouette d'un bonnet d'âne copiant sur son cancre de voisin, il faudrait modifier l'orthographe de pluriannuel, de pluriethnique, d'antioxydant, de réinscription et de coauteur, de crainte que les i, les o ou le é "risquent d'y être transformés en semi-consonne".

Or, non : ici comme ailleurs, le préfixe doit être de préférence soudé au radical. Et pour ne pas heurter davantage les amoureux d'une langue écrite et parlée cohérente et simple, le néologisme administratif multiaccueil (d'utilité au demeurant très douteuse, comme souligné plus haut) doit respecter la préférence accordée à l'insécabilité du préfixe et du radical dans les mots non composés.

Le français écrit téléphone et non télé-phone ; détenu et non dé-tenu, etc. Ne surtout pas compliquer inutilement la graphie sous des prétextes ébouriffants de pédanterie, et laisser aux préfixes le statut de première syllabe des mots non composés ce n'est pas un option, cher interlocuteur anonyme de la mairie de S.....s, c'est une obligation. Presque même une lapalissade. Il n'existe pas d'Académicien français apte à en disconvenir.

Rassurons les services municipaux sur le point qui les inquiète : le "risque" de se transformer en semi-consonne au contact d'un a n'a jamais empêché le i de dormir. Ni de participer à l'effet mélodieux du français dans le concert des langues du monde.

Par contre, le risque de voir l'orthographe du français se compliquer indéfiniment au point d'en décourager l'apprentissage est bien réel. C'est pourquoi, l'Académie française et la Mission linguistique francophone s'activent conjointement à endiguer la multiplication des exceptions orthographique de pur caprice. Telles que la coexistence (et non la co-existence) de pluriannuel et pluri-accueil ou multi-accueil, dont le i du même préfixe s'inquièterait ici d'être transformé en semi-consonne et là non.

Relayant en cela l'illustre Académie des Français, la Mission linguistique francophone persiste à mettre en garde les administrations francophones des divers continents, et tout spécialement les administrations territoriales françaises, contre leur propension à créer des néologismes hasardeux dont l'utilité n'est pas démontrée et dont la graphie est objet de controverses chronophages*.

*Néologisme utile, forgé avec humour, et d'une graphie incontestable...

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•] 

4 commentaires:

SorA a dit…

Bonsoir, il me semble que le mot "en-tête" est masculin et de ce fait, l'adjectif "municipal" utilisé dans cet article devrait être écrit sans "e". Si je me trompe, je serais ravi d'en apprendre plus sur les fonctionnements de notre langue, en attendant, les dictionnaires que j'ai pu consulter (le Larousse et l'Académie Française) semblent confirmer mon intuition.

Merci pour votre défense de la langue française!

Deuxtroy a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Deuxtroy a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Deuxtroy a dit…

hère Miss LF,

Découvrant cet article, je me demande si tu pourrais aider une communauté de personnes qui s'écharpent depuis douze ans sur la question suivante : dans le cadre d'un texte écrit selon les règles de l'orthographe d'avant la réforme de 1990, lorsqu'à mot déjà composé vient s'ajouter un préfixe, comme multi par exemple, quelle règle appliquer ? Le cas se pose sur Wikipédia pour un mot doublement importé de l'anglais, le cas du multi-platform software, soit en français un logiciel multiplateforme selon l'orthographe réformée. Platform s'étant vu affecté d'un tiret après sa traversée de l'Atlantique, et le préfixe multi- devant en théorie s'agglutiner, un intervenant pense que l'orthographe correcte (avant réforme) serait "multiplate-forme". Si une majorité s'accorde à trouver cette écriture fautive, et argue qu'une multiplate, cela ne veut rien dire, elle n'a pas hélas trouvé de références de renommée suffisante pour convaincre le contradicteur d'utiliser une graphie alternative, telle que multi-plate-forme, ou autre. Si tu avais, chère Miss LF, l'occasion de traiter ce point, et idéalement dans un article, je pense que ton intervention pourrait aider la communauté wikipédienne à clore ce sujet pour trouver un nouvel objet de guerre picrocholine, pour le plus grand plaisir des lecteurs dont je fais désormais partie. Et tant qu'à abuser de tes compétences, pourrais-tu confirmer si oui ou nom le mot ainsi formé devient bien un adjectif, devant porter la marque du pluriel lorsqu'il est au pluriel ?

Par avance, et même si cela contrevient à d'autres règles, celles de la politesse, je te remercie de ton avis éclairé.

Deuxtroy.