vendredi 15 septembre 2017

quand tout est "sécurisé", plus rien n'est sûr...

En France, le discours ambiant des premières années du vingt et unième siècle a été pétri de considérations sur la sécurité.

La Mission linguistique francophone constate qu'il en résulte des dérives lexicales malencontreuses. Si le vif succès du mot "insécurité" n'appelle pas de mise en garde, il n'en va pas de même pour l'emploi fautif des barbarismes "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation", actuellement omniprésents dans le vocabulaire des professionnels de la langue et, par suite, du public.

Les choses ne sont plus sûres, elles sont "sécurisées".
Les biens et les personnes ne sont plus en sécurité, ils sont "sécurisés".
Les inquiets ne sont plus rassurés, ils sont "sécurisés".
Les faibles ne sont plus protégés, ils sont "sécurisés".
Les activités à risque minime ne sont plus encadrées ni surveillées, elles sont "sécurisées".
Les périmètres dangereux pour notre sécurité ne sont plus interdits ni bouclés, ils sont "sécurisés".
Les champs de mines ne sont plus déminés, ils sont "sécurisés".
Les falaises, les voûtes, les murets qui menacent de s'écrouler ne sont plus consolidés ni étayés, ils sont "sécurisés".
Les villes assiégées ne sont plus envahies ni conquises ni prises ni même défendues, comme elles l'étaient jadis ; les correspondants de guerre nous disent qu'elles sont maintenant "sécurisées" par l'assaillant (c'est-à-dire qu'il s'en est rendu maître) - ou "sécurisées" par l'assiégé s'il se défend bien.

Bref, "Sécurisé/sécuriser" peuvent signifier tout et son contraire.

Mais cette vacuité de sens n'est pas leur moindre défaut. La Mission linguistique francophone rappelle que "sécuriser" et "sécurisé" sont initialement des barbarismes dérivés d'une mauvaise traduction du verbe anglais "to secure" [signifiant "assurer", "rassurer", "rendre sûr", "garantir"].

Paradoxe ultime : aussi présent qu'il soit sous divers aspects déformés, le mot sécurité lui-même perd sa vigueur de jour en jour et vit dans la plus grande insécurité, menacé de disparition sous les coups lourds et gauches du barbarisme "sécurisation" (sic) - un synonyme illégitime dont abusent rédacteurs et locuteurs professionnels, tous secteurs confondus - organismes officiels compris.

Conclusion : "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation" sont à proscrire activement dans le langage courant (1). La langue française dispose de tous les mots voulus et n'a nul besoin de ces néologismes paresseux qui dévorent les mots de sens clair, ces parasites brutaux au sens vague, à l'origine défectueuse, nuisibles à sa clarté et à sa cohérence.

Car quand tous est "sécurisé", plus rien n'est sûr. Ni certain.

(1) Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer", mais laissons-leur la jouissance exclusivement technique de ce jargon qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions en français courant, sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé... 

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2 commentaires:

Anonyme a dit…

Autant votre constat des dérives est juste, autant votre conclusion est une erreur. Le verbe sécuriser et son participe existent bel bien dans la langue française (cf. http://www.cnrtl.fr/definition/s%C3%A9curis%C3%A9) et peuvent être utiliser. "Sécuriser" n'est donc en aucun cas un anglicisme lorsqu'il est utiliser correctement puisque, comme vous le soulignez fort justement, "to secure" ne signifie pas "sécuriser".

Miss LF a dit…

"Sécuriser" est et reste un barbarisme. Que ce barbarisme ait cours dans la langue contemporaine, c'est indéniable. Et en ce sens, "il existe bel et bien dans la langue française". Mais dans une langue malade lorsqu'il remplace à peu près tous les verbes ayant trait à la sécurité et est employé à leur place au risque de les faire disparaître du vocabulaire : "protéger", "escorter" (cf : "des gendarmes motocyclistes sécurisent le convoi"), "déminer", "assurer", "garantir", "crypter", etc.
Votre remarque, dont nous vous remercions, a été prise en compte, et une précision apportée. La voici : "Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer", mais laissons-leur la jouissance de ce jargon mal traduit de l'anglais, qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé..."