jeudi 26 février 2015

les mal logés et leur logement désolant

À l'heure où la difficulté de se loger dignement atteint un degré critique pour une frange toujours plus large de la population mondiale, le débat francophone sur les mal logés dérive vers un débat sur le mal-logement (sic). Le fléau se double alors d'une maladresse.

L'invention du terme mal-logement reflète une très mauvaise maîtrise des mécanismes de la langue française, qu'il s'agisse de syntaxe, de sémantique ou d'orthographe.

Sur le plan orthographique, le trait d'union est injustifié : en français, le manque d'adresse est maladresse et non "mal-adresse" ; le contraire de la bienveillance est la malveillance et non la "mal-veillance" ; une denrée putride est malodorante et non "mal-odorante" ; etc. Pour ne pas contredire les règles orthographiques du français, il faudrait donc écrire ainsi ce néologisme : mallogement.

Or, cette orthographe met en lumière la malformation (et non la "mal-formation") du terme, et son inadéquation à la langue française. En effet, le français rejette - sous le nom d'haplologie - l'ajout à notre vocabulaire de groupes de mots soudés (on dit aussi "lexicalisés") présentant un tel redoublement entre la terminaison de l'un et le début de l'autre. Pour éviter spontanément de telles lexicalisations entachées d'haplologie, le français a notamment forgé le mot tragicomique au lieu de "tragico-comique" ; et a transformé le nom propre Clermont-Montferrand en Clermont-Ferrand.

Si l'on contourne cette objection en considérant qu'il n'y a pas effectivement de lexicalisation de la notion de "mal logement", c'est-à-dire qu'elle ne donne pas naissance à un mot mal formé mais reste simplement employée en tant que groupe de deux mots, alors c'est la syntaxe de cet assemblage de mots qui est défectueuse. En effet, un adverbe (en l'occurrence l'adverbe mal) ne peut pas qualifier un nom commun ! Un adverbe ne peut qualifier qu'un verbe. Logé, venu, appris, veillant et odorant sont des verbes conjugués ; c'est pourquoi mal logé, malvenu, malappris, malveillant et malodorant sont correctement formés. ''Logement'' n'est pas un verbe et ne peut donc pas être qualifié par l'adverbe ''mal'' ; c'est pourquoi mallogement et mal-logement sont des néologismes aussi navrants, infantiles et mal bâtis que le seraient les termes "bientrain" ou "bien-train" pour désigner des conditions de transport ferroviaire confortables et dignes.

Sur le plan terminologique, bien qu'entérinée inconsidérément par le dictionnaire Robert [à partir de 2006] et reprise par une foule d'orateurs publics, la locution "mal logement" (sic) promue par la Fondation Abbé Pierre est donc malencontreuse, et ses lexicalisations mal-logement ou mallogement sont plus défectueuses encore. La recherche d'un terme adapté reste ouverte. À supposer qu'un néologisme soit nécessaire, et que le français doive absolument être transformé en langue agglutinante. À supposer, donc, que le couple adjectif + substantif sur lequel se fonde la langue française ne fournisse pas d'abondantes solutions aux âmes de bonne volonté pour désigner ce qu'elles combattent ici : mauvais logement, piètre logement, logement indigne, logement misérable, habitat désolant ou désolé (comme on parle d'une ''terre désolée''), habitat dégradant ou dégradé, etc.

Iconographie : Image de couple mal logé publiée avec l'aimable autorisation de la Fondation Abbé Pierre

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samedi 21 février 2015

évoluer n'est pas jouer

"L'an prochain, Machin-Truc n'évoluera pas en équipe nationale". Ce titre de la presse sportive n'a que deux sens dans notre langue, dont ni l'un ni l'autre, hélas, ne correspondent à la pensée du journaliste.

Ce joueur de football n'évoluera pas en équipe nationale ? En français cela signifie que Machin-Truc ne fera aucun progrès l'an prochain au sein de l'équipe nationale, que son évolution y sera nulle.

Or, les footeux donnent à cela un autre sens qui leur est propre : évoluer [ou ne pas évoluer] est synonyme dans leur esprit de jouer [ou ne pas jouer] au football.

Violonistes et pianistes restent fiers de jouer de leur instrument. Les footballeurs professionnels et leurs commentateurs, eux, semblent estimer plus valorisant pour un joueur d'évoluer au foot plutôt que d'y jouer. Sans doute espèrent-ils ainsi se disculper du soupçon de s'adonner avec trop de sérieux, et contre des rémunérations trop grasses, à l'activité purement ludique et délicieusement infantile consistant à pousser un ballon avec les pieds à travers un gazon sous les huées des bandes rivales et les acclamations de leurs potes.

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lundi 16 février 2015

c'est énorme

"Le public il est énorme" déclare sur France Info un basketteur vedette, commettant ainsi trois fautes de français en une seule courte phrase de cinq mots : 1°/ ajout infantile du pronom personnel en doublon du sujet ("la maîtresse elle est gentille", "le public il est énorme") 2°/ absence de prononciation d'une liaison obligatoire en français ("ilê-énorm" au lieu de "ilê-t-énorm") 3°/ emploi inapproprié de l'adjectif énorme.

Dans le vocabulaire des sportifs de haut niveau et des commentateurs de leurs exploits, l'adjectif "énorme" bat tous les records. En tout cas, celui de la fréquence et celui de la niaiserie. C'est le champion des lieux communs. En cas de victoire, il se rabâche dans les médias sous la forme de cette déclaration enthousiaste : "C'est énorme !" Incrédule devant sa propre excellence, le sportif s'ébahit en ces termes : "Ce que j'ai fait, c'est énorme." Et la journaliste abonde avec beaucoup de cœur à l'ouvrage : "Ce que vous avez fait, c'est énorme !" Le choix de ce qualificatif est pourtant une énormité, puisque l'adjectif "énorme" n'est pas laudatif par nature mais péjoratif. Autrement dit, ce n'est pas en principe un compliment mais un reproche. Ce qui est énorme n'est pas immense ni gigantesque ni colossal, c'est-à-dire d'une grandeur imposante et noble. Ce qui est énorme est trop grand, d'une taille critique et même critiquable. Des yeux immenses sont indéniablement beaux, des yeux énormes sont certainement disgracieux.

Ce glissement de sens pourrait s'analyser comme une touche d'autodérision plaisante, si toutefois l'emploi à outrance de cet adjectif énorme ne relevait pas simplement de la maîtrise défaillante du sens des mots, qui caractérise la pratique journalistique en général et particulièrement la langue exténuée du commentaire sportif. Cet univers passionné de combats, où l'on croit aussi que breloque [1] est l'exact synonyme de médaille, avec la même perte de repères entre le noble et le ridicule.

Dans l'hommage de Tony Parker cité en introduction, on ne sait pas exactement quelle est la qualité du public que l'adjectif sportif passe-partout "énorme" est censé exprimer, puisque le contexte de l'entretien indique qu'il ne s'agit pas d'un public nombreux ni d'un public d'obèses. Ben... ilê'énorm. Rien n'est dit donc tout est dit.

[1] Une breloque est un pendentif de pacotille, un bijou de mauvais goût et de peu de valeur. Une médaille est une distinction honorifique de grande valeur.

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lundi 9 février 2015

le ridicule tuera-t-il incessamment sous peu ?

Popularisée, et peut-être inventée, dans les années 1970 par un animateur de radio français nommé Gérard Klein, la formule "incessamment sous peu" visait un effet comique par l'association de deux synonymes en une expression sottement redondante et ampoulée. En effet, comme chacun sait, les adverbes incessamment et sous peu sont deux exacts synonymes signifiant l'un comme l'autre d'un instant à l'autre, dans peu de temps, avant longtemps, bientôt, etc.

Il est particulièrement navrant, voire inquiétant, d'entendre un demi-siècle ans plus tard des professionnels du discours sérieux (pédagogues, politiciens, journalistes) reprendre cette expression comique avec gravité, en imaginant s'exprimer ainsi de façon raffinée. Dans d'autres métiers, pareilles bourdes ne sont pas admises. Les comptables convaincus que "zéro + zéro = la tête à Toto" est un axiome d'Euclide sont pris pour des zozos et rapidement sommés de retourner sur les bancs de l'école. On peut en penser autant de l'envoyée spéciale d'une chaîne de télévision nationale qui, en plein journal télévisé, rend compte d'une catastrophe en recourant sans rire à la locution risible "incessamment sous peu" (sic) au lieu de bientôt.