mercredi 7 décembre 2016

motif utile ou motif futile ?

Certains s'interrogent sur l'utilité de prononcer clairement en français les consonnes redoublées : immobile, immense, immature, immoral, allusion, illogique, etc.

Si un professionnel de la parole dit "i-mobile" ou "i-mense" au lieu de [im-mobile] ou [im-mense], tout le monde le comprendra. De même pour les "fautes d'orthographe sonores" suivantes : ilogique, imature, alusion, imoral, etc. Soumis à ces imprécisions phonétiques dans les médias parlés, nombre de locuteurs francophones perdent graduellement l'habitude de redoubler les consonnes, préférant l'économie d'effort articulatoire à la clarté de leur diction.

Cette habitude de paresse s'étend à la prononciation de deux sons consonnes identiques qui ne sont pas au cœur d'un mot, mais se répètent en fin et en début de mots : baobaB Brûlé, par exemple. Certes, il est rare de parler de baobab brûlé, de clam magnifique, de lac clinquant, ou de cap pitoyable... Mais quand un comédien se dispense de faire entendre la double consonne et prononce "cas pitoyable" au lieu de "cap pitoyable" ou "motif utile" au lieu de "motif futile", la langue parlée s'obscurcit.

La Mission linguistique francophone rappelle quotidiennement aux professionnels de la parole l'importance de la phonétique pour l'intelligibilité des messages qu'ils délivrent.

mardi 8 novembre 2016

relations publics

Cette faute d'orthographe manifeste est en réalité un barbarisme insidieux, inventé par idolâtrie du jargon des affaires, entre communicants fiers de leur perte de repères linguistiques et logiques, et désireux d'en faire largement étalage. Voici de quoi il retourne.

En France, quelques agences spécialisées dans les relations publiques se sont regroupées dans le syndicat Syntec, dont le président a tenté de promouvoir entre 2010 et 2016 la notion de "relations publics" (sic). Désignation ahurissante adoptée depuis par une des sociétés ainsi syndiquées, à l'instigation de l'inventeur ci-contre, dont il convient de taire le nom par humanité.

Cette tournure grammaticalement fautive se veut calquée sur le modèle d'autres expressions incorrectes telles que "les relations investisseurs" (sic) [au lieu de les relations avec les investisseurs] ou "la relation clients" (sic) [au lieu de la relation commerciale ou les relations avec les clients]. Il faut donc comprendre le barbarisme "relations publics" comme une paresseuse parataxe de "relations avec les publics"... notion qu'expriment avec simplicité les relations publiques !

La faute grammaticale inspirée de l'anglais se double ainsi d'une préciosité sémantique purement franco-française : l'ignorance de la notion de singulier de portée générale. Dans notre langue, ''le public, l'électorat, la magistrature, la presse'' sont autant de singuliers parfaitement aptes à désigner l'ensemble des composantes du public, de l'électorat, de la magistrature ou des organes de presse, sans qu'il soit besoin de les subdiviser en "les magistratures, les presses, les électorats, les publics".

Les relations publiques devenus relations publics, alors les voies publiques deviennent voies publics et les opérations financières se muent en opérations financiers. Merci Syntec Conseil en Relations Publics. Le français est démoli de l'intérieur, et notre homme, ça le fait sourire.

Francophones de tous les pays, ayons pitié d'inventeurs lexicaux à ce point dévoyés, ils ne savent pas ce qu'ils font... Mais laissons ces charmants Diafoirus de la com' à leur fausse bonne idée, comme on dit par litote. On pourrait aussi, plus sévèrement, parler d'un snobisme corporatiste irréfléchi et destructeur de ce qui devrait être leur outil premier : une langue vivante plutôt que nécrosée dans l'étau d'imbécilité où certains nous la coincent.

Illustration : portrait officiel d'un mercantile saboteur de la langue, convaincu que ses barbarismes et anglicismes forcenés favorisent le commerce en jetant de la poudre aux yeux du public (et non "des publics").

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vendredi 21 octobre 2016

l'usine digitale ?

Publication dérivée de L'usine nouvelle (fondée en 1891), voici un moment déjà que sa déclinaison L'usine digitale est parue. Il y a de quoi être atterré qu'un aussi vénérable éditeur de presse propage sans garde-fou la lourde bévue, indigne de professionnels de l'écriture, qu'est la confusion entre l'adjectif "numérique" et son faux ami anglophone "digital"... En français, l'usine digitale, c'est l'usine où l'on travaille avec ses doigts ou pour les doigts.

Confirmation récente et indiscutable par l'Académie française, disponible ici.

Il doit y avoir une jouissance gourmande à massacrer sa propre langue de travail sous les coups de l'incompétence terminologique, de l'inculture lexicale et de la fascination pour les jargons les plus mal bâtis, sans quoi vous n'auriez aucun lecteur, n'est-ce pas ?

mercredi 12 octobre 2016

on est sur une écuyère en bikini

"C'est vrai, c'est bon, c'est fini, c'est de la moutarde de Dijon, c'est une Ferrari."

Spécialité de notre langue, classée parmi parmi ses gallicismes (tournures propres à la langue française), la formule c'est semblait impérissable il y a encore cinq ans. C'était sans compter avec la propension des francophones de France à parler désormais systématiquement comme les présentateurs de télé aux qualités d'expression les plus incertaines.

A la télévision, le critique culinaire vous explique qu'on est sur une moutarde de Dijon, le spécialiste de sports automobiles vous révèle qu'on est sur une Ferrari, et le politologue qu'on est sur une grève dure.

En lieu et place du gallicisme "c'est", la langue médiatique a ainsi répandu l'usage d'une tournure de remplacement omniprésente autant que sotte : "on est sur".

S'ils sont vraiment gens de goût, le sommelier et le caviste seront bien inspirés de s'en détourner et de se remettre à nous dire avec simplicité : "voilà un Sancerre blanc" ou "c'est un Sancerre blanc" ou encore "je vous propose un Sancerre blanc", plutôt que de continuer à nous saouler avec leur  "là, on est sur un Sancerre blanc".

"On est sur" ne constitue pas une évolution mais une dégradation de notre langue, par perte de sens. Car, non, nous ne sommes pas sur de la moutarde de Dijon lorsqu'on en pose un pot devant nous ou sous nos narines.

Et si cette écuyère est bien en bikini sur son cheval, nous ne sommes malheureusement pas sur elle. "Là, on est sur une écuyère en bikini", est donc à la fois du mauvais, du très mauvais français et un vilain bobard.

Amputons notre langue de ce "on est sur" complètement gangrené.

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jeudi 6 octobre 2016

olympisme et sécurité

L'un de nos premiers articles, du 7 avril 2009, remis sur le dessus de la pile, car toujours d'actualité

La flamme olympique des Jeux organisés par la Chine traverse difficilement Paris en dépit d'une protection policière considérable. Au pays des Droits de l'homme, il semble que la population ne soit pas en liesse à la vue d'une flamme olympique ternie et si lourdement cuirassée.

Selon la presse audiovisuelle qui commente ce parcours, à chaud et en direct, vers 13h15 la flamme a dû être mise "dans un lieu sécurisé" (...) "et le déroulé de l'événement est compromis". En fait, la flamme a été mise en lieu sûr (et non "dans un lieu sécurisé"), et le déroulement (et non "le déroulé") de l'événement est compromis.

Mais cent fois, les commentateurs nous rediront que la flamme est sécurisée, qu'une bulle sécurisée ( ? ) l'entourerait, qu'un bus sécurisé l'abriterait, et qu'il faudrait tout sécuriser pour que tout soit sécurisé.

Parce que la liberté souffre aussi gravement qu'elle souffre en Chine, faut-il que la langue française souffre à ce point en France ? Ce terrible appauvrissement de la langue sert-il le bon commentaire de l'information ? Non. Donne-t-il plus ou moins de poids à la cause légitimement défendue par ceux qui perturbent ce parcours ? Non plus. Cet appauvrissement est donc sans importance. C'est certainement pourquoi il submerge la langue du journalisme, entièrement concentrée sur l'essentiel, bien sûr.


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mercredi 21 septembre 2016

alerte au "géocaching" !

Un néologisme véritablement monstrueux [NDE : nous sommes avares de ce genre de qualificatifs, mais ici il s'impose] déboule dans nos oreilles et sous nos yeux : le géocaching (sic).

Aïe, aïe, aïe, que d'ignorance condensée en si peu de lettres...

Il s'agit de ce qu'on appelait jusqu'à présent une chasse au trésor, une course d'orientation ou un rallye. La seule nouveauté supposée étant l'usage de la boussole GPS de son téléphone portable au lieu d'une boussole magnétique à l'ancienne. Cette évolution technique n'appelle pas de terme nouveau, pas plus que la navigation n'a changé de nom en passant de la voile latine au moteur hors-bord, et pas plus que la gloutonnerie n'a besoin de changer de nom selon qu'elle se rassasie à la fourchette, à la baguette ou avec les doigts.

L'honorable amusement consistant à retrouver des objets cachés dans la nature se voit depuis peu dénommé par le terme précité, lequel est d'une connerie sans bornes [NDE : nous sommes avares de ce genre de trivialité, mais ici elle s'impose]. Bien sûr, la caisse de résonance des vogues niaises et des terminologies sauvages qu'est trop souvent Wikipédia lui octroie une entrée.

Une telle imbécilité terminologique - "le géocaching" (sic) - a-t-elle sa place dans une prétendue encyclopédie francophone, sans avertissement au lecteur ? Bien sûr que non, et pas davantage dans une encyclopédie anglophone. Parce que le terme est inepte dans ces deux langues, sans ergotage possible.

Le verbe anglais to market ("mettre sur le marché", "commercialiser") donne marketing, son participe présent, à partir duquel apparaît l'anglicisme le marketing, créé par substantivation du participe présent d'un verbe existant bel et bien en anglais. Tout ça est cohérent. Mais le verbe "to cache", lui, n'existe pas ! La création "caching"(sic)  est donc incohérente : en anglais, "cacher" se dit "to hide", comme chacun sait. En anglais, le mot "cache" n'existe que comme nom commun signifiant la même chose qu'en français : une cache. Mais pas le moindre verbe "to cache" à l'horizon. Donc pas de "caching" possible, et moins encore de "geocaching" - ni de "géocaching" pour l'écrire comme dans Wikipédia. L'abruti d'anglophone [NDE : nous sommes avares de ce genre de qualificatifs, mais ici il s'impose] qui a créé ce néologisme ne maîtrise donc pas sa propre langue, et croit dur comme fer que les noms communs se conjuguent ! Aussi fâché soit-il avec la plus élémentaire compréhension des mots, il trouve quelques suiveurs chez les anglophones. Cela ne nous oblige pas, nous francophones, à suivre sans réfléchir ces suiveurs irréfléchis.

Rappelons que l'accent aigu n'existe pas en anglais, et que le "géocaching" est donc une stupidité encore supérieure au "geocaching".

Nous avons invité les vigiles de Wikipédia à expulser cette ineptie de l'encyclopédie qu'ils contrôlent d'une main de fer. Ou à rebaptiser ce concept d'un nom irréprochable ou moins défectueux (et non le "renommer", ce qui signifierait "lui donner une excellent réputation" ; on tend à l'oublier). Hélas, le contrôle des administrateurs masqués de la sphère wikipédienne s'exerce trop souvent pour veiller à en maintenir le niveau d'exigence culturelle au ras des pâquerettes et sous la domination de la mode, plutôt que pour gommer de cette belle entreprise intellectuelle ce qui fait honte à l'intelligence collective des francophones comme des anglophones. Tel le "géocaching" qui ferait bien, en effet, d'aller se cacher.

vendredi 16 septembre 2016

lettre ouverte à tout proviseur en délicatesse avec son nom de fonction


Mesdames et Messieurs les proviseurs,

Le 10 octobre 2014, l'Académie française a publié une déclaration solennelle et très circonstanciée, rappelant à toutes et à chacun que : " des formes telles que professeure, recteure, auteure, ingénieure, procureure, chercheure, etc, constituent de véritables barbarismes."

C'est donc avec étonnement et contrariété que nous voyons des proviseurs contentes de se parer du titre de "proviseure" (sic), bien que cette féminisation mal ficelée soit éprouvée par la seule autorité linguistique incontestée en matière d'usages francophones.

Ce n'est pas mener un combat d'avant-garde que de commettre cette faute d'orthographe tout en étant parée de l'autorité pédagogique d'un chef d'établissement du second degré. C'est au contraire donner l'exemple du mépris de sa propre langue - non dans la féminisation de son titre s'il peut l'être, mais dans la manière irréfléchie de le féminiser.

Nous avons scrupule à rappeler à des recteurs exaltés et à de fins lettrés que "professeure" et "proviseure" sont formellement des barbarismes (cf. Acad. fr.).

Mais nous n'avons qu'enthousiasme à souligner que les féminins en -eur n'ont aucun besoin d'un e final pour s'affirmer ! Valeur, grandeur, ardeur, chaleur, hauteur, largueur, couleur, etc. Nul n'a connaissance de responsables pédagogiques qui poussent leur élèves à les écrire dans leurs copies "valeure, grandeure, chaleure, etc". Dès lors, qui peut donc s'acharner, en sa qualité de recteur, de proviseur ou de professeur, à affubler avec beaucoup d'inconséquence les mots proviseur, professeur et recteur, d'un -e qui les exclut du champs lexical de notre langue et induit les lycéens en erreur sur la validité de cette coquetterie orthographique inappropriée ?

Quant aux quelques recteurs qui s'égarent à ordonner que cette faute soit commise - dans la vie administrative sinon dans les copies d'examen, bien sûr - ils incarnent le dévoiement de l'autorité. C'est alors droiture que de ne pas se plier à leurs injonctions abusives, et que de les contredire ouvertement, comme nous le faisons ici.

Ce message sera sans doute reçu avec goguenardise par les proviseurs fourvoyés dans la cacographie de leur nom de fonction et le maniement approximatif de leur langue de travail. C'est désolant. Car comment expliquer à des adolescents la notion d'autorité si un chef d'établissement ne se plie pas à celles qui régissent son activité - en l'occurrence l'autorité de l'Académie française pour ce qui est des barbarismes à écarter de la communication publique ?*

Sincèrement,

Miss L.F.

* Des circulaires ont circulé et circulent parfois encore qui ordonnent aux subalternes de propager activement cette faute de français et quelques autres. Citons par exemple la circulaire d'une physicienne nommée Florence Robine, alors rectrice de l'Académie de Créteil, quelques mois avant que l'Académie française la contredise sans ambages : "(vous devez) veiller désormais à dire et écrire, s’agissant d'une femme : directrice, inspectrice, rectrice, professeure, proviseure" (sic).

Dans cette liste pauvre en discernement sont amalgamés termes corrects (féminins en -trice) et incorrects (féminins en -eure au lieu de -eur). Tout cela dans une même injonction militante qui voudrait annexer la voyelle muette -e de fin de mot comme un apanage des femmes voire du féminisme, puisque tel est le fin mot de l'histoire. Dans cet esprit, il serait urgent que les hommes cessent de s'arroger des termes féminins comme personne, vedette, victime, sentinelle ou ordure, et que l'on veille "désormais" à en faire des persons, des vedets, des victims, des sentinels et des ordurs. Madame Robine a omis d'en donner instruction ; ou peut-être ses méditations sur la cohérence de la langue n'avaient-elles pas encore abordé la question de l'égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans la politisation de l'orthographe et de la syntaxe au moyen du -e muet ?

Il est à noter que la Mission linguistique francophone, pour sa part, milite exclusivement pour que le français ne soit pas trop maltraité par des élites - ou se percevant comme telles - sourdes à leur propre langue et aveugles à ce qui participe à son harmonie.

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jeudi 1 septembre 2016

une médaille olympique n'est pas une breloque

La grande fête olympique a rimé, une fois encore, avec grande dé-fête linguistique.

Les commentateurs sportifs les plus en vue se sont surpassés dans le dérèglement lexical, syntaxique et phonétique. Ainsi a-t-on pu entendre dire qu'un lutteur avait "bien paradé l'attaque" (sic) de son adversaire (comprenez : "bien paré l'attaque"), et qu'un judoka avait fait preuve de beaucoup de tact (sic) pour arriver en demi-finale (comprenez : beaucoup de sens tactique). Mais cela ne serait rien sans l'avalanche de termes argotiques que les journalistes sportifs ne perçoivent plus comme tels : les pattes, la tronche, le mec, etc. Summum de cette perte de repères lexicaux et d'incapacité à ajuster le niveau de langue du commentaire sportif : les médailles, si noblement méritées, sont désormais qualifiées de breloques. Le comble de l'honneur rabaissé au comble de la trivialité... Et comme cela ne suffit toujours pas, il faut bien sûr s'emmêler délibérément les pinceaux dans les préfixes : en français, on décroche la place de premier ou la médaille qui va avec ; mais en langue de commentateur sportif, depuis peu, on accroche la place de premier ou la médaille qui va avec...

"Il faut que la langue évolue", entend-on dire. Certes. C'est sans doute pourquoi l'adjectif Olympique se prononce désormais Ôlympique chez les journalistes de la génération montante. Géniale évolution, en vérité, qui fait entendre un Ô au lieu d'un O, un oméga au lieu d'un omicron, au mépris de l'origine notoirement hellénique de ce mot. Car en grec, Olympe s'écrit avec un omicron (son ouvert comme dans coq) et non un oméga (son fermé comme dans gros). La prononciation fermée du O ouvert de Olympique est donc strictement illégitime, en grec comme en français.

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mercredi 10 août 2016

scandalistes et esclandriers

Zorro œuvrait à couvert : pleutre le jour, héros la nuit. Son courage physique se doublait du courage moral de supporter le mépris de ceux-là même qu'il défendait. Zorro était un moraliste en action, inactif en apparence.

Prodigieuse abnégation. Mythe admirable.

D'autres moralistes - moins héroïques mais aussi moins fictifs - défendent au contraire en plein jour et sabre au clair leur vision généreuse de la vie sociale. Il en résulte souvent pour eux des frictions publiques ou privés avec le grand nombre de ceux qui placent au contraire leurs propres droits très au-dessus de leurs devoirs, leur importante personne ou leur petit clan plus haut que le reste des humains, leur quiétude au-dessus de tout, et fuient dès qu'ils entendent exhorter à la bonté ou appeler au secours, tels de petits Zorro en négatif - estimables en apparence, méprisables en secret.

Les frictions sociales sont inévitables entre les partisans d'une bienveillance mutuelle active, attentionnée, parfois militante, parfois périlleuse, et les partisans du chacun pour soi - ceux que Chamfort [1741 - 1794] appelait "les faibles", non pour les plaindre mais pour les décrire aussitôt comme "les troupes légères de l'armée des méchants"...

Quand ces frictions interpersonnelles s'accompagnent de réactions véhémentes de l'une ou l'autre des parties, elles prennent des noms comme scandale ("faire un scandale", "faire du scandale"), éclat ("faire un éclat"), esclandre ("faire un esclandre").

Contrairement à d'autres langues, le français est dépourvu de mot pour désigner ceux qui "font un scandale" ou ont la réputation de "faire du scandale" plus souvent que d'autres, que ce soit à bon ou mauvais escient. La Mission linguistique francophone propose de combler cette lacune par deux néologismes distincts.

D'une part, le substantif "scandaliste" [une/un scandaliste], forgé sur le modèle de moraliste, activiste, arriviste, polémiste, duelliste, etc.

Selon le point de vue du locuteur et le profil de l'intéressé, le mot scandaliste sera péjoratif ("les paranoïaques sont souvent des scandalistes compulsifs") ou indulgent, voire laudatif ("Gandhi fut un scandaliste admirable, que personne n'est parvenu à museler").

D'autre part, "esclandrier" [un esclandrier / une esclandrière], moins fort et dépourvu de connotations morales. Esclandrier désignera le protagoniste d'un esclandre, quel que soit le rôle qu'il y tient ("La police municipale a été appelée pour séparer deux esclandriers").


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mercredi 13 juillet 2016

dataroom et meet-up au Grand Paris

L'établissement public de la Métropole du grand Paris s'est doté d'un site internet dont les intitulés vomissent la langue française avec une âpreté désolante. Jugez plutôt ce que la capitale élargie du monde francophone vous donne à lire comme titres de rubriques dans sa version française : dataroom, meet-up, agenda.

Agenda peut sembler irréprochable, si ce n'est que le mot est ici utilisé dans l'acception anglophone du terme. Ce n'est pas le petit carnet que l'on promène sur soi pour y noter ses rendez-vous (ce qui est l'unique sens de du mot agenda en français). C'est the agenda : le programme des activités à venir, l'ordre du jour, la liste des points à aborder. Mais on pourrait ne rien trouver à redire à cette métonymie [ métonymie = boire un verre au lieu de boire le contenu d'un verre] si elle ne venait pas corroborer le constat d'un snobisme anglomane omniprésent par ailleurs.

Car avec meet-up et dataroom, l'ambiguïté n'existe pas : c'est de l'anglais pur et simple, dépourvu de sens voisin en français. Cette communication négligente et pédante est supposée servir le dessein qui anime cet établissement public : faire plus amplement rayonner la capitale française.

C'est vachement bien parti, mon kiki.

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mardi 12 juillet 2016

hubs et clusters au Grand Paris

Dans les messages publics de l'établissement public de la Métropole du grand Paris, nous ne sommes pas seulement orientés à contre-sens vers la dataroom et le meet-up, il est aussi question de hubs, de clusters, de coworking, de tout ce qui se fait de plus exaspérant comme jargon irréfléchi et suiviste chez les tenants du style m'as-tu-vu-sortir-de-mon-école-de-management.

Les constructions grammaticales autour de ces anglicismes forcenés achèvent de saccager notre langue : "ce document sera mis sur la dataroom", nous informe-t-on. Comprenne qui pourra. Une "(data) room" étant une salle (de données), on ne saurait placer quoi que ce soit "sur" une dataroom mais peut-être dans la salle en question ? Ne cherchons pas la petite bête, ne soyons suspects ni de purisme ni de passéisme : à l'heure où l'on se targue d'habiter "sur Paris" (quelle envergure il faut pour cela, pour habiter SUR une ville !) au lieu d'habiter naturellement à Paris ou dans Paris, il est peu surprenant que d'éminentes personnes publiques en complète déroute linguistique vous rangent des documents SUR une salle et non dans une salle. D'autant qu'ils vous le disent en anglais, langue qu'ils maîtrisent encore plus pitoyablement que le français.

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vendredi 1 juillet 2016

sur un ton comminatoire

La plupart des dictionnaires disponibles sur internet donnent mot pour mot la même définition de l'adjectif comminatoire, appliqué à la manière de s'exprimer. "Qui a le caractère d'une menace ; menaçant. Style comminatoire, ton comminatoire."

La nature exacte de la menace contenue en français courant dans la notion de ton comminatoire mérite d'être précisée : c'est un ton qui ne souffre pas la discussion ; un ton cassant de supérieur à subalterne ; le ton sur lequel on donne sèchement un ordre dont l’inexécution sera sanctionnée.

Ce n'est pas la menace du maître-chanteur ni du tueur à gages. C'est une menace de chef. Et c'est ce qui rend insupportable le ton comminatoire employé par qui n'est pas notre chef.

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sur un ton comminatoire

La plupart des dictionnaires disponibles sur internet donnent mot pour mot la même définition de l'adjectif comminatoire, appliqué à la manière de s'exprimer. "Qui a le caractère d'une menace ; menaçant. Style comminatoire, ton comminatoire."

La nature exacte de la menace contenue en français courant dans la notion de ton comminatoire mérite d'être précisée : c'est un ton qui ne souffre pas la discussion ; un ton cassant de supérieur à subalterne ; le ton sur lequel on donne sèchement un ordre dont l’inexécution sera sanctionnée.

Ce n'est pas la menace du maître-chanteur ni du tueur à gages. C'est une menace de chef. Et c'est bien ce qui rend insupportable le ton comminatoire employé par qui n'est pas notre chef.

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jeudi 30 juin 2016

les pro-brexit


Le suivisme médiatique a marqué un point décisif : le calamiteux néologisme journalistique britannique Grexit = Greek exit, qui n'aurait jamais dû apparaître dans les gros titres de la presse francophone, s'est imposé dans le discours ambiant sous sa forme anglo-anglaise : Brexit = British exit.

Il est vrai que les grands bouleversements politiques à portée historique ont souvent enrichi la langue française par l'apport de termes étrangers qu'elle a adoptés en raison de leur authenticité et de leur capacité à nous transporter dans le contexte international. Après le Diktat, l'Ukaze, l'Anschluß, nous voici équipés du Brexit. La Mission linguistique francophone prend acte de l'entrée fulgurante dans le lexique français, en juin 2016, de cette fusion de syllabes exogène qu'est le "brexit".

On note toutefois avec inquiétude que l'adoption de ce jargon atrophié s'opère aux dépends de notre syntaxe. Car le français n'est pas une langue agglutinante, comme le sont le japonais, le hongrois et partiellement  l'anglais ou l'allemand, mais une langue qui s'exprime naturellement par juxtaposition de termes* plutôt que par contraction de plusieurs mots en un seul : lune de miel et non honeymoon ; député européen et non eurodéputé.

Il semble pourtant que la terminologie politique concernant l'Europe soit condamnée par les chroniqueurs et rédacteurs en chef de France et de Navarre à s'actualiser par ce pillage paresseux des néologismes du journalisme britannique, qu'il s'agisse donc des "eurodéputés" (les députés européens), des "eurosceptiques" (les anti-européens) ou des brexit, grexit, itaxit, spaixit, polxit, frexit, belxit, suexit, porxit, huxit. Sans oublier le Turject (Turkish reject = rejet de la Turquie) ni le Germain (Germany remain = maintien de l'Allemagne) qui nous pendent au nez pour dans pas longtemps.

Ceux à qui le ridicule de cette énumération n'apparaît pas ont bien raison d'employer brexit à satiété et sans guillemets ni moquerie. Ils doivent aussi se préparer à décliner cela en vingt-sept autres calembours ineptes plutôt que de s'exprimer en français sous la forme nom+adjectif ou nom+complément de nom. Car si le Portugal ou la Hongrie s'en vont à leur tour ou envisagent la question, il faudra bien parler de porxit (Portugese exit) et de huxit (Hungarian exit), sous peine de discrimination, n'est-ce-pas ?

ORTHOGRAPHE
Si le terme est adopté en français, rien ne justifie de l'orthographier avec une majuscule puisqu'il s'agit d'un nom commun. Il faudra donc écrire brexit et non Brexit, qui constituera une faute d'orthographe puisque les termes adoptés par le français sont traités selon les règles d'orthographe et d'accord propres à notre langue ("des concertos" et non "des concerti", par exemple). Or la langue française, contrairement à l'anglais, ne veut pas de majuscules aux adjectifs de nationalité ("un vin français" et non "un vin Français").

PRONONCIATION
Le terme est d'origine anglo-latine (en latin exit = il/elle sort ; en anglais exit = sortie). Or, le mot exit se prononce "êg-zite" en latin comme en anglais. La Mission linguistique francophone invite donc les professionnels du commentaire politique à ne pas nous bassiner avec leur prononciation erronée "brê-Kssite" (par analogie avec excite, sans doute ?) et à s'en tenir à la justesse de la phonétique de ce néologisme qui doit se prononcer "brê-Gzite".

Et sur ce point, pas d'argutie possible, donc pas besoin de référendum.

F.A. et Miss L.F.

* nom+adjectif, verbe+adverbe, voire préfixe+mot - ce que n'est pas le "brexit", puisque "br-" n'est nullement un préfixe signifiant "britannique", pas même en anglais.



dimanche 26 juin 2016

défense et attaque de Didier D., orateur footballistique

En France, une émission satirique de la télévision [Le Petit Journal] se délecte de railler la diction d'un dirigeant du football local, M. Didier Deschamps, qui serait coutumier de ne pas prononcer correctement la lettre X et de la remplacer par le phonème S : un homme d'espérience au lieu d'expérience.

Chez l'intéressé, cette élision du son x relève d'un accent régional. Cela ne prête donc pas à la critique acerbe, contrairement à la prononciation ignare de "archet" comme "archer", selon une désaffection pour la justesse des voyelles qui conduit des cohortes de professionnels de la diction sans le moindre accent régional pittoresque à nous dire "elle voulez" au lieu de "elle voulait", ou à nous parler de la cote au lieu de la côte et inversement.

Ce qui est beaucoup plus désolant dans le discours du locuteur que nous venons de défendre pour sa diction, c'est le massacre de la syntaxe qu'il propage dans les esprits en construisant de travers un verbe central dans son métier : le verbe jouer (au football). Comme la plupart de ses confrères entraîneurs, M. Deschamps croit qu'une équipe joue une autre ("La France va jouer la Suisse") alors qu'une équipe joue contre une autre. Les commentateurs de tennis aussi semblent croire qu'un joueur joue un autre, alors qu'un joueur joue contre un autre ("Nadal n'a jamais joué contre Lacoste").

En qualité de leaders d'opinion, voilà ces éminents analystes des jeux de balle mais piètres francophones imités par un grand public qui les prend pour modèles d'éloquence. La Mission linguistique francophone tient à détromper leurs supporters : dans notre langue pas encore disqualifiée, quand "les Français jouent les Suisses", ils ne cherchent pas à les vaincre mais à les imiter ("arrête de jouer les imbéciles").

Ce qui devrait exciter l'ironie des satiristes, c'est cette perte de sens commun. Hélas, eux-mêmes étant gagnés par les faux-sens et abus de langage du jargon médiatique, ils sont bien en peine d'en relever les dérives les plus navrantes. Il ne leur reste donc à se mettre sous la dent que les saveurs d'un accent régional. Coup bas.

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samedi 25 juin 2016

fuiter : un cas d'inceste barbare


Non, un homme politique ne laisse pas "fuiter" une information dans la presse. Il la laisse échapper, il la laisse filtrer, parfois même il la distille ou il la divulgue.

Quand un parent et son enfant font ensemble un autre enfant, cela procède de l'inceste. Le résultat n'est pas toujours heureux. Il existe des incestes dans la famille des mots, et les anomalies génétiques n'y sont pas moins affligeantes.

Par exemple : le verbe FUIR engendre le substantif FUITE. Quand des journalistes accouplent le parent FUIR et son enfant FUITE, ils enfantent sans vergogne le verbe FUITER (sic), dont le caractère dégénéré n'échappe qu'à eux... 

La Mission linguistique francophone s'est émue de cette monstruosité sémantique dès son apparition publique, en janvier 2008. Quatre ans plus tard, le 2 février 2012, l'Académie française nous a suivis et a insisté pour que les journalistes chassent de leur esprit le barbarisme fuiter (sic), le gomment de leur jargon et s'en tiennent à des formulations ayant recours au mot fuite dans son sens figuré, chaque fois qu'ils voudraient exprimer le fait qu'une information confidentielle a surgi du secret jusqu'à leurs oreilles.

Une petite décennie plus tard, le monstre "fuiter" s'est au contraire installé sans guillemets dans la presse écrite. Il entre déjà dans les dictionnaires, avides d'entériner ces aberrations pour permettre à leurs services commerciaux de claironner l'entrée de mots effarants dans leurs nouvelles éditions, sans même prendre la précaution d'indiquer que le terme est critiqué.

Peu importe, en effet, qu'il s'agisse de néologismes difformes rejetés avec clairvoyance par les francophones n'ayant pas encore perdu l'instinct de leur propre langue. Les tenants d'une langue intelligente et claire sont tous de ramassis des vieux cons et de jeunes bornés, c'est bien connu. Tandis qu'un vocabulaire torturé par des professionnels de la langue incapables de se souvenir qu'une fuite résulte du fait de fuir et non de fuiter (sic), ça c'est du progrès ! Ben non.

PS : L'Académie française rappelle que le néologisme difforme "fuiter" est d'autant plus inutile que l'on utilise depuis longtemps le verbe filtrer dans ce sens figuré : telle information secrète a filtré. Mais c'est demander beaucoup d'efforts synaptiques à certains que de les obliger à retrouver un lien entre deux mots de sens commun dont les radicaux sont différents. Ainsi de moins en moins de francophones disent-ils qu'ils visent une cible, préférant généralement cibler une cible.

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mardi 21 juin 2016

phonétique des peuples

Des peuples nouveaux apparaissent dans la presse parlée : lé Néerlandé, lé Zirlandé, lé Zanglé, lé Francé, lé Portugué et aussi lé Japoné et lé Pôlôné.

Il semble que ces nouveaux venus soient les descendants du garçonnet qui, dans une publicité des années 1990, demandait à son père : " Papa, c'é quoi cette bouteille de lé ? " Son père aurait pu lui répondre : "On dit DU LAIT, mon bonhomme, pas DU LÉ". Mais il n'en a rien fait. Et une demie génération plus tard, les jeunes journalistes allaités à cette culture publicitaire voient partout dé Camerouné et dé Zécossé. Ça promé...

[Cet article, publié en juin 2008, est remis sur le dessus de la pile, car rien n'a changé à cet égard : le son ê s'est égaré...]

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jeudi 9 juin 2016

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis peu une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance (de la sanction)" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.


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vendredi 3 juin 2016

Eurovision : voici la dame qui se flatte d'avoir rendu la francophonie aphone

Les responsables de divertissements télévisuels de 24 pays d'Europe sur 26 ont choisi, pour le concours de l'Eurovision 2016, des chansons anglophones ou pseudo-anglophones ou en partie anglophones - comme si le charme notoire de l'italien, ne se suffisait pas à lui-même, non plus que celui du russe, du polonais, de l'arménien ou du grec.

De trois choses l'une :

• soit toutes les langues d'Europe autres que l'anglais et le pseudo-anglais doivent être reconnues comme langues mortes, y compris le français qui ne fut chanté de bout en bout que par une Autrichienne, laissé pour morte par le jury de professionnels, puis ranimée par le vote du public - nous y reviendrons ;

• soit les responsables des divertissements télévisuels des pays non anglophones sont des incompétents dotés de responsabilités qui les dépassent du tout au tout, à commencer par celle de faire vivre leur langue ;

• soit le concours de chanson de l'Eurovision s'est mué en un concours de la chanson anglophone.

La dernière hypothèse est amplement vérifiée. Et pourquoi pas ? Mais alors, il importe de rebaptiser ainsi ce concours pour sa prochaine édition, et d'y laisser libre cours au panurgisme des responsables français, espagnols et allemands de ce divertissement multiculturel par définition, mais en passe de ne plus l'être du tout.

Pour ce qui est de la vitalité linguistique de l'ensemble des langues d'Europe dans la chanson contemporaine, cette diversité existe pourtant toujours en 2016. Le choix du public européen en atteste, qui s'est porté sur une chanson en langue rare, et l'a fait triompher - à la différence des jurés de professionnels de la télévision, s'exaltant pour une chanson en anglais défendue par... l'Australie. Ancienne dépendance britannique et continent insulaire des antipodes, pays admirable par sa géographie et son histoire, l'Australie présente toutefois une lacune si l'Eurovision est le thème de ce concours de chanson : les contours de l'Europe ne l'englobent pas.

Voilà démontré par l'absurde le fait que le concours de chanson de l'Eurovision n'existe plus, et qu'il est à recréer, peut-être.

Le bouche-à-bouche bouleversant fait par le public à l'Ukraine tatarophone et la main qu'il a tendue à l'Autriche étonnamment francophone sont aussi un pied de nez voire une gifle adressée aux dames haut perchées (directrices des divertissements du service public, excusez du peu) de l'audiovisuel français qui, de Sébastien Tellier à Amir Haddad, ajoutent sans vergogne au festin européen de serviles serveurs de yaourt anglophone inepte, voués les uns après les autres, pour cette raison, à des insuccès bien mérités.

Et que dire de l'alibi des quelques lignes en français autour du plat de résistance (le refrain) en anglais pour faire avaler la pilule aux mauvais coucheurs qui voudraient que la chanson française ne soit pas morte sous les coups redoublés de l'inculture des décideurs précités et du suivisme général ? Rien. Les grandes douleurs sont muettes...

*

Illustration : Nathalie André, une autodidacte issue du secteur de la coiffure qui a réussi la prouesse de se hisser au poste de directrice d'un secteur-clef de l'audiovisuel public français, et fière de "promotionner (sic - en français : "promouvoir") depuis 23 ans" la chanson française teintée d'anglais. Mme André déclare "ne pas comprendre" l'indignation que suscite le fait de voir, à son initiative, le berceau de la langue française laisser à l'Autriche le soin de chanter dans cette langue, sans maquillage anglophone. Elle fait valoir que la France est porteuse, à son initiative, d'un texte "à 70% en français". Outre qu'il s'agit d'une présentation tendancieuse de la situation (l'interprète consacre l'essentiel de son énergie et de son temps à son refrain anglophone), si Nathalie ne comprend pas que l'indignation provient des 30% manquants, d'une part, et de l'indigence globale de ces paroles hybrides (bouts-rimés de mirliton, quelle que soit la langue), d'autre part, elle n'est peut-être pas the right person at the right place. En tout cas, à en juger par les insuccès répétés de leurs candidats (se classer sixième ou dix-neuvième ne sont pas des succès dans une compétition qui ne décerne de distinction qu'au premier), et la vigueur de leur entêtement dans l'erreur, les directrices autodidactes successivement chargées de décider qui fera briller la France au firmament de la chanson enchaînent les mauvais choix avec beaucoup de détermination, on ne peut pas leur retirer ça.

Miss LF


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samedi 14 mai 2016

érotomanie : le délire amoureux et non la frénésie sexuelle

Contrairement à une méprise fréquente, l'érotomane n'est pas un obsédé sexuel. C'est un obsédé d'un autre ordre : l'érotomanie est une maladie mentale qui porte à se croire aimé d'amour par une personne, souvent importante, qui ne vous manifeste en réalité que peu d'attention et aucun sentiment amoureux. Cette maladie psychiatrique aux effets souvent violents (tentative de meurtre de la personne indifférente au sujet délirant, dénonciations calomnieuses pour viols ou agressions chimériques, chantages) affecte trois fois plus de femmes que d'hommes. Elle fait donc trois fois plus de victimes chez les hommes que chez les femmes, contrairement à une idée reçue selon laquelle toute violence liée à la vie sentimentale serait, bien entendu, l'œuvre des hommes sur les femmes.

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mardi 3 mai 2016

loin s'en faut

Très prisée de certains orateurs politiques et commentateurs médiatiques, l'expression "loin s'en faut" (sic) est une contorsion vide de sens, qui résulte de l'hybridation difforme de deux ou trois expressions, toutes parfaitement correctes quand on ne les mélange pas : loin de là et il s'en faut de beaucoup ou il s'en faut de peu.

On s'étonne que des êtres doués de raison, et ayant pour mission ou pour ambition de régler le fonctionnement de la vie sociale, s'égarent à ce point dans l'absurde et soient à ce point privés de la capacité de s'assurer qu'une formule dont ils se gargarisent possède bien une queue et une tête. Car vraiment,  c'est quoi Monsieur le Sénateur un loin qui s'en faut ? Vous pouvez nous en faire l'analyse grammaticale ? Certes non.

Vous qui ne pérorez pas dans les médias, n'allez pas non plus imaginer que "loin s'en faut" vous fera paraître meilleur orateur que les adeptes de l'irréprochable "loin de là", car ce sera tout le contraire : vous passerez juste pour une grenouille occupée à tenter de se faire plus grosse qu'un bœuf.

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dimanche 1 mai 2016

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait devant ses subalternes une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eut infligé à un subordonné pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi !", s'exclamait-il et s'exclame-t-il encore.

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et clamerait à ses camarades, par-dessus l'autorité de ses supérieurs : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a déjà été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

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vendredi 15 avril 2016

initier, générer, impacter


Le verbe initier n'a qu'un seul sens correct en français : procéder à une initiation, à un rite initiatique ; tous les autres sens qu'on lui donne depuis vingt ans sont faux, tels ceux-ci : prendre une initiative, être l'initiateur de, être à l'origine de ou lancer une action.

Le verbe générer n'a qu'un seul sens correct en français, et il est d'ordre mathématique. Tous les autres sens sont faux : une mauvaise nouvelle cause de l'inquiétude, elle n'en "génère" pas.

Le verbe "impacter" est un anglicisme et un barbarisme. Il n'a aucun sens correct en français.

"À côté des verbes irréguliers, s'est constituée [à la fin du vingtième siècle] une nouvelle famille, celle des verbes laids. Sont apparus valider, checker, initier, générer, impacter. Ils font autorité plus qu'ils ne signifient. Ils attestent de l'appartenance du locuteur à la sphère "manageuriale". C'est un sabir qui se parle dans l'industrie, dans les services, dans les administrations, dans les médias et demain, qui sait, dans les abbayes." (Philippe Delaroche, Caïn et Abel avaient un frère, Éditions de l'Olivier / Le Seuil, 2000, p. 23)

mardi 12 avril 2016

Directrices, fondatrices et chercheuses

Dans les fonctions de direction, chaque fois qu'il est établi qu'une femme n’est pas un homme, il est certain que le titre de sa fonction ne saurait être "directeur" (sic) mais bien directrice.

Idem pour toute fondatrice qui n'est pas un fondateur, et pour toute femme pratiquant la recherche, qui est bien une chercheuse et non un chercheur ni - pire encore - une chercheure (sic).

Paradoxalement revendiquée par de nombreux écervelés soutenant que les femmes seraient mieux loties avec des oripeaux d'hommes, l'adoption par des femmes d'un titre masculins dont le féminin existe pourtant depuis des siècles est une erreur grammaticale pure et simple ; une confusion des genres, à proprement parler.

En cas d'entêtement dans l'erreur - et quelle qu'en soit la justification, ouvertement subjective ("je préfère") ou calculée ("cela me confère davantage d'autorité") - il appartient aux dirigeants de sociétés et institutions diverses de faire remédier, dans les organigrammes et sur les cartes de visite, à ces impropriétés de terme à forts relents sexistes.

Car contre cette marque de discrimination ("un directeur, un fondateur ou un chercheur, c’est plus sérieux qu’une directrice, une fondatrice ou une chercheuse") pratiquée par des femmes contre des femmes, ce qui est un comble ("le caprice de m'affubler d'un titre masculin m'est réservé et il est hors de question que les chanteuses du chœur que je dirige se fassent appeler chanteurs"), contre cette marque de discrimination affligeante, il existe une législation rigoureuse dans les pays civilisés, et chacune ne peut que s’en réjouir.

Illustration : Christine Hodgson, pas fondatrice ni chercheuse mais directrice et fière de l'être.

mardi 5 avril 2016

note sur les memos et les focus


La Mission linguistique francophone [M•L•F•] ne manifeste aucune aversion pour la langue anglaise, bien au contraire. C'est ce qui la distingue d'autres organisations dites "de défense de la langue française".

Dans sa tâche permanente d'observation des coups portés à la langue française par les professionnels francophones de la communication, la M•L•F• ne s'emploie qu'à dépister les atteintes morbides (1) au vocabulaire et à la syntaxe de notre langue, celles qui lui occasionnent des pertes de sens, de substance ou de cohérence : lorsque le vocabulaire ou la syntaxe d'une autre langue font insidieusement irruption dans la nôtre, par ignorance, par incompétence, par snobisme, par suivisme, par corporatisme parfois, et non par choix créatif ou stylistique.

La Mission linguistique francophone ne s'autorise à émettre aucune objection à la libre anglophilie, voire anglomanie, de certains auteurs ou locuteurs francophones. Elle ne mène ni ce combat rétrograde ni aucun autre de même nature. C'est au contraire la pleine vitalité des langues, chacune dans sa sphère d'intelligence et de sensibilité, que notre organisation promeut pour le présent et l'avenir. Nos observatrices et observateurs réunis sous le pseudonyme collectif de Miss L•F•, ne font guère figure de vieux barbons crispés sur leur dictionnaire de termes vétustes...

C'est donc avec ce seul souci de clarté dans les emprunts langagiers que la Mission linguistique francophone alerte ici les habitués des "mémos" et des "focus" sur le fait que ces termes anglais dérivés du latin n'ont pas leur place dans la langue de travail des entreprises francophones. The focus, c'est le point (le point de netteté focale d'un système optique, vers lequel on fait la mise au point, par exemple) ; par analogie, to focus, c'est se concentrer (sur un sujet, comme les rayon lumineux se concentrent au point focal d'une lentille).

Quant à ce que les anglophones appellent aujourd'hui a memo (contraction de memorandum), en français c'est simplement une note (une note de service, par exemple), un compte rendu (de réunion, par exemple) et non un mémorandum (qui pourrait alors légitimement s'abréger en "mémo" dans notre langue aussi). La Mission linguistique francophone invite donc les responsables d'entreprises francophones à s'abstenir de demander à leurs interlocuteurs "un memo avec un focus sur les actions commerciales" - et à l'exprimer plutôt en français : "une note avec un point sur les actions commerciales" ou "un compte rendu des actions commerciales".

(1) Morbide : [adjectif] qui relève de la maladie ; à ne pas confondre avec sordide (qui évoque une extrême bassesse) ni macabre (qui évoque la mort, avec une certaine délectation).

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dimanche 27 mars 2016

Hop ! En marche ! Debout !

Incorporer un signe de ponctuation à un nom propre est une idée à demi heureuse seulement, apparue dans le secteur de la publicité au cours des années 1970. Plusieurs mouvements politiques et diverses marques ont récemment eu recours au point d'exclamation pour s'inventer une appellation. Dans le secteur des transports, c'est Hop !, nouvelle marque d'Air France. Dans le monde politique, ce sont Debout la France ! et En marche !

Il n'y a là aucune maltraitance de notre langue. Mais la décision d'inscrire un point d'exclamation dans les noms d'institutions ou d'entreprises ne présage rien de bon. Outre le suivisme que cela dénote, on peut en effet se demander si les garants de notre liberté, ceux qui briguent du pouvoir ou en détiennent déjà, font un choix judicieux en se donnant pour dénomination une injonction.

"Une injonction ? Mais non ! Une exhortation - diront certains - une simple et joyeuse exhortation."
Si l'onomatopée Hop ! sonne effectivement comme une exhortation débonnaire à partir en voyage dans la décontraction, on ne peut en dire autant d'exclamations de masse qui nous invitent impérieusement à changer de position (s'il faut nous mettre debout !, c'est que nous ne l'étions pas) ou d'allure (s'il nous faut nous mettre en marche !, c'est que nous étions statiques). Merci beaucoup, chers conseillers en communication politique, pour ces injonctions répétées et leurs postulats unanimement péjoratifs...

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jeudi 10 mars 2016

métier et clientèle

La Mission linguistique francophone constate depuis dix ans la progression dans les jargons professionnels de la double faute constituée par l'emploi d'un substantif désaccordé à la place d'un adjectif accordé.

Ainsi le substantif "métier" désaccordé ("domaines métier", "activités métier", "compétence métiers") est-il de plus en plus fréquemment employé à la place de l'adjectif "professionnel" correctement accordé ("domaines professionnels", "activités professionnelles", "compétence professionnelle"). Des entreprises revendiquent même dans leur organigramme l'existence d'un directeur métiers - personnage à la mission énigmatique. Pour constater de vos propres yeux cette étrangeté, cliquez ici.

C'est l'un des symptômes d'une paresse linguistique caractéristique du début du XXIe siècle : quand l'adjectif et le substantif n'ont pas une parenté d'aspect flagrante, comme l'ont médecine et médical par exemple, on passe directement au charcutage de la langue par les moyens les plus barbares. Ainsi l'adjectif qualifiant ce qui a trait aux métiers devient-il tout sottement... métier. Et l'adjectif qualifiant ce qui a trait aux clients devient-il massivement... clientèle (qui n'est pas davantage un adjectif que métier n'en est un) ou même client. Et le monde des affaires s'engorge de responsables clientèle et de responsables de la relation client (sic) ; au lieu de responsables commerciaux ou responsables des relations commerciales, puisque le statut de client s'acquiert exclusivement dans le cadre d'une relation commerciale.

Mais les décideurs des affaires ont peut-être oublié que ce qu'on appelle le commerce, c'est l'art des relations de séduction de clients actuels ou potentiels. Ce qui expliquerait pourquoi dans le monde francophone, à la différence du monde anglo-saxon, tant d'entreprises privées et publiques traitent le client comme un importun ou un administré plutôt que comme ce qu'il est en principe : le bénéficiaire de toutes les attentions professionnelles et commerciales.

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