jeudi 30 juin 2016

les pro-brexit


Le suivisme médiatique a marqué un point décisif : le calamiteux néologisme journalistique britannique Grexit = Greek exit, qui n'aurait jamais dû apparaître dans les gros titres de la presse francophone, s'est imposé dans le discours ambiant sous sa forme anglo-anglaise : Brexit = British exit.

Il est vrai que les grands bouleversements politiques à portée historique ont souvent enrichi la langue française par l'apport de termes étrangers qu'elle a adoptés en raison de leur authenticité et de leur capacité à nous transporter dans le contexte international. Après le Diktat, l'Ukaze, l'Anschluß, nous voici équipés du Brexit. La Mission linguistique francophone prend acte de l'entrée fulgurante dans le lexique français, en juin 2016, de cette fusion de syllabes exogène qu'est le "brexit".

On note toutefois avec inquiétude que l'adoption de ce jargon atrophié s'opère aux dépends de notre syntaxe. Car le français n'est pas une langue agglutinante, comme le sont le japonais, le hongrois et partiellement  l'anglais ou l'allemand, mais une langue qui s'exprime naturellement par juxtaposition de termes* plutôt que par contraction de plusieurs mots en un seul : lune de miel et non honeymoon ; député européen et non eurodéputé.

Il semble pourtant que la terminologie politique concernant l'Europe soit condamnée par les chroniqueurs et rédacteurs en chef de France et de Navarre à s'actualiser par ce pillage paresseux des néologismes du journalisme britannique, qu'il s'agisse donc des "eurodéputés" (les députés européens), des "eurosceptiques" (les anti-européens) ou des brexit, grexit, itaxit, spaixit, polxit, frexit, belxit, suexit, porxit, huxit. Sans oublier le Turject (Turkish reject = rejet de la Turquie) ni le Germain (Germany remain = maintien de l'Allemagne) qui nous pendent au nez pour dans pas longtemps.

Ceux à qui le ridicule de cette énumération n'apparaît pas ont bien raison d'employer brexit à satiété et sans guillemets ni moquerie. Ils doivent aussi se préparer à décliner cela en vingt-sept autres calembours ineptes plutôt que de s'exprimer en français sous la forme nom+adjectif ou nom+complément de nom. Car si le Portugal ou la Hongrie s'en vont à leur tour ou envisagent la question, il faudra bien parler de porxit (Portugese exit) et de huxit (Hungarian exit), sous peine de discrimination, n'est-ce-pas ?

ORTHOGRAPHE
Si le terme est adopté en français, rien ne justifie de l'orthographier avec une majuscule puisqu'il s'agit d'un nom commun. Il faudra donc écrire brexit et non Brexit, qui constituera une faute d'orthographe puisque les termes adoptés par le français sont traités selon les règles d'orthographe et d'accord propres à notre langue ("des concertos" et non "des concerti", par exemple). Or la langue française, contrairement à l'anglais, ne veut pas de majuscules aux adjectifs de nationalité ("un vin français" et non "un vin Français").

PRONONCIATION
Le terme est d'origine anglo-latine (en latin exit = il/elle sort ; en anglais exit = sortie). Or, le mot exit se prononce "êg-zite" en latin comme en anglais. La Mission linguistique francophone invite donc les professionnels du commentaire politique à ne pas nous bassiner avec leur prononciation erronée "brê-Kssite" (par analogie avec excite, sans doute ?) et à s'en tenir à la justesse de la phonétique de ce néologisme qui doit se prononcer "brê-Gzite".

Et sur ce point, pas d'argutie possible, donc pas besoin de référendum.

F.A. et Miss L.F.

* nom+adjectif, verbe+adverbe, voire préfixe+mot - ce que n'est pas le "brexit", puisque "br-" n'est nullement un préfixe signifiant "britannique", pas même en anglais.



dimanche 26 juin 2016

défense et attaque de Didier D., orateur footballistique

En France, une émission satirique de la télévision [Le Petit Journal] se délecte de railler la diction d'un dirigeant du football local, M. Didier Deschamps, qui serait coutumier de ne pas prononcer correctement la lettre X et de la remplacer par le phonème S : un homme d'espérience au lieu d'expérience.

Chez l'intéressé, cette élision du son x relève d'un accent régional. Cela ne prête donc pas à la critique acerbe, contrairement à la prononciation ignare de "archet" comme "archer", selon une désaffection pour la justesse des voyelles qui conduit des cohortes de professionnels de la diction sans le moindre accent régional pittoresque à nous dire "elle voulez" au lieu de "elle voulait", ou à nous parler de la cote au lieu de la côte et inversement.

Ce qui est beaucoup plus désolant dans le discours du locuteur que nous venons de défendre pour sa diction, c'est le massacre de la syntaxe qu'il propage dans les esprits en construisant de travers un verbe central dans son métier : le verbe jouer (au football). Comme la plupart de ses confrères entraîneurs, M. Deschamps croit qu'une équipe joue une autre ("La France va jouer la Suisse") alors qu'une équipe joue contre une autre. Les commentateurs de tennis aussi semblent croire qu'un joueur joue un autre, alors qu'un joueur joue contre un autre ("Nadal n'a jamais joué contre Lacoste").

En qualité de leaders d'opinion, voilà ces éminents analystes des jeux de balle mais piètres francophones imités par un grand public qui les prend pour modèles d'éloquence. La Mission linguistique francophone tient à détromper leurs supporters : dans notre langue pas encore disqualifiée, quand "les Français jouent les Suisses", ils ne cherchent pas à les vaincre mais à les imiter ("arrête de jouer les imbéciles").

Ce qui devrait exciter l'ironie des satiristes, c'est cette perte de sens commun. Hélas, eux-mêmes étant gagnés par les faux-sens et abus de langage du jargon médiatique, ils sont bien en peine d'en relever les dérives les plus navrantes. Il ne leur reste donc à se mettre sous la dent que les saveurs d'un accent régional. Coup bas.

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samedi 25 juin 2016

fuiter : un cas d'inceste barbare


Non, un homme politique ne laisse pas "fuiter" une information dans la presse. Il la laisse échapper, il la laisse filtrer, parfois même il la distille ou il la divulgue.

Quand un parent et son enfant font ensemble un autre enfant, cela procède de l'inceste. Le résultat n'est pas toujours heureux. Il existe des incestes dans la famille des mots, et les anomalies génétiques n'y sont pas moins affligeantes.

Par exemple : le verbe FUIR engendre le substantif FUITE. Quand des journalistes accouplent le parent FUIR et son enfant FUITE, ils enfantent sans vergogne le verbe FUITER (sic), dont le caractère dégénéré n'échappe qu'à eux... 

La Mission linguistique francophone s'est émue de cette monstruosité sémantique dès son apparition publique, en janvier 2008. Quatre ans plus tard, le 2 février 2012, l'Académie française nous a suivis et a insisté pour que les journalistes chassent de leur esprit le barbarisme fuiter (sic), le gomment de leur jargon et s'en tiennent à des formulations ayant recours au mot fuite dans son sens figuré, chaque fois qu'ils voudraient exprimer le fait qu'une information confidentielle a surgi du secret jusqu'à leurs oreilles.

Une petite décennie plus tard, le monstre "fuiter" s'est au contraire installé sans guillemets dans la presse écrite. Il entre déjà dans les dictionnaires, avides d'entériner ces aberrations pour permettre à leurs services commerciaux de claironner l'entrée de mots effarants dans leurs nouvelles éditions, sans même prendre la précaution d'indiquer que le terme est critiqué.

Peu importe, en effet, qu'il s'agisse de néologismes difformes rejetés avec clairvoyance par les francophones n'ayant pas encore perdu l'instinct de leur propre langue. Les tenants d'une langue intelligente et claire sont tous de ramassis des vieux cons et de jeunes bornés, c'est bien connu. Tandis qu'un vocabulaire torturé par des professionnels de la langue incapables de se souvenir qu'une fuite résulte du fait de fuir et non de fuiter (sic), ça c'est du progrès ! Ben non.

PS : L'Académie française rappelle que le néologisme difforme "fuiter" est d'autant plus inutile que l'on utilise depuis longtemps le verbe filtrer dans ce sens figuré : telle information secrète a filtré. Mais c'est demander beaucoup d'efforts synaptiques à certains que de les obliger à retrouver un lien entre deux mots de sens commun dont les radicaux sont différents. Ainsi de moins en moins de francophones disent-ils qu'ils visent une cible, préférant généralement cibler une cible.

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mardi 21 juin 2016

phonétique des peuples

Des peuples nouveaux apparaissent dans la presse parlée : lé Néerlandé, lé Zirlandé, lé Zanglé, lé Francé, lé Portugué et aussi lé Japoné et lé Pôlôné.

Il semble que ces nouveaux venus soient les descendants du garçonnet qui, dans une publicité des années 1990, demandait à son père : " Papa, c'é quoi cette bouteille de lé ? " Son père aurait pu lui répondre : "On dit DU LAIT, mon bonhomme, pas DU LÉ". Mais il n'en a rien fait. Et une demie génération plus tard, les jeunes journalistes allaités à cette culture publicitaire voient partout dé Camerouné et dé Zécossé. Ça promé...

[Cet article, publié en juin 2008, est remis sur le dessus de la pile, car rien n'a changé à cet égard : le son ê s'est égaré...]

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jeudi 9 juin 2016

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis peu une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance (de la sanction)" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.


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vendredi 3 juin 2016

Eurovision : voici la dame qui se flatte d'avoir rendu la francophonie aphone

Les responsables de divertissements télévisuels de 24 pays d'Europe sur 26 ont choisi, pour le concours de l'Eurovision 2016, des chansons anglophones ou pseudo-anglophones ou en partie anglophones - comme si le charme notoire de l'italien, ne se suffisait pas à lui-même, non plus que celui du russe, du polonais, de l'arménien ou du grec.

De trois choses l'une :

• soit toutes les langues d'Europe autres que l'anglais et le pseudo-anglais doivent être reconnues comme langues mortes, y compris le français qui ne fut chanté de bout en bout que par une Autrichienne, laissé pour morte par le jury de professionnels, puis ranimée par le vote du public - nous y reviendrons ;

• soit les responsables des divertissements télévisuels des pays non anglophones sont des incompétents dotés de responsabilités qui les dépassent du tout au tout, à commencer par celle de faire vivre leur langue ;

• soit le concours de chanson de l'Eurovision s'est mué en un concours de la chanson anglophone.

La dernière hypothèse est amplement vérifiée. Et pourquoi pas ? Mais alors, il importe de rebaptiser ainsi ce concours pour sa prochaine édition, et d'y laisser libre cours au panurgisme des responsables français, espagnols et allemands de ce divertissement multiculturel par définition, mais en passe de ne plus l'être du tout.

Pour ce qui est de la vitalité linguistique de l'ensemble des langues d'Europe dans la chanson contemporaine, cette diversité existe pourtant toujours en 2016. Le choix du public européen en atteste, qui s'est porté sur une chanson en langue rare, et l'a fait triompher - à la différence des jurés de professionnels de la télévision, s'exaltant pour une chanson en anglais défendue par... l'Australie. Ancienne dépendance britannique et continent insulaire des antipodes, pays admirable par sa géographie et son histoire, l'Australie présente toutefois une lacune si l'Eurovision est le thème de ce concours de chanson : les contours de l'Europe ne l'englobent pas.

Voilà démontré par l'absurde le fait que le concours de chanson de l'Eurovision n'existe plus, et qu'il est à recréer, peut-être.

Le bouche-à-bouche bouleversant fait par le public à l'Ukraine tatarophone et la main qu'il a tendue à l'Autriche étonnamment francophone sont aussi un pied de nez voire une gifle adressée aux dames haut perchées (directrices des divertissements du service public, excusez du peu) de l'audiovisuel français qui, de Sébastien Tellier à Amir Haddad, ajoutent sans vergogne au festin européen de serviles serveurs de yaourt anglophone inepte, voués les uns après les autres, pour cette raison, à des insuccès bien mérités.

Et que dire de l'alibi des quelques lignes en français autour du plat de résistance (le refrain) en anglais pour faire avaler la pilule aux mauvais coucheurs qui voudraient que la chanson française ne soit pas morte sous les coups redoublés de l'inculture des décideurs précités et du suivisme général ? Rien. Les grandes douleurs sont muettes...

*

Illustration : Nathalie André, une autodidacte issue du secteur de la coiffure qui a réussi la prouesse de se hisser au poste de directrice d'un secteur-clef de l'audiovisuel public français, et fière de "promotionner (sic - en français : "promouvoir") depuis 23 ans" la chanson française teintée d'anglais. Mme André déclare "ne pas comprendre" l'indignation que suscite le fait de voir, à son initiative, le berceau de la langue française laisser à l'Autriche le soin de chanter dans cette langue, sans maquillage anglophone. Elle fait valoir que la France est porteuse, à son initiative, d'un texte "à 70% en français". Outre qu'il s'agit d'une présentation tendancieuse de la situation (l'interprète consacre l'essentiel de son énergie et de son temps à son refrain anglophone), si Nathalie ne comprend pas que l'indignation provient des 30% manquants, d'une part, et de l'indigence globale de ces paroles hybrides (bouts-rimés de mirliton, quelle que soit la langue), d'autre part, elle n'est peut-être pas the right person at the right place. En tout cas, à en juger par les insuccès répétés de leurs candidats (se classer sixième ou dix-neuvième ne sont pas des succès dans une compétition qui ne décerne de distinction qu'au premier), et la vigueur de leur entêtement dans l'erreur, les directrices autodidactes successivement chargées de décider qui fera briller la France au firmament de la chanson enchaînent les mauvais choix avec beaucoup de détermination, on ne peut pas leur retirer ça.

Miss LF


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