vendredi 22 décembre 2017

le masculin ne l'emporte pas (en paradis)

Nous avons publié cette analyse voici déjà dix ans. Elle est lumineuse. Mais rien n'y fait : l'obscurantisme prend de la vigueur.

Nous remettons donc cet article sur le dessus de la pile, compte tenu de l'obstination générale à ressasser que "le masculin l'emporte" - ce qui est faux - et à s'en plaindre, ce qui n'est pas plus judicieux. Il faut au contraire admettre ceci : la forme francophone du MIXTE PLURIEL se montre alternativement masculine (par exemple : les individus dépravés, les gens connus) ou féminine (par exemple : les personnes présentes, les victimes indemnisées).

Il en résulte que la guéguerre des sexes ne devrait pas avoir sa place dans cette question grammaticale. Mais il apparaît aussi que la formule "le masculin l'emporte" doit enfin être abandonné, non parce qu'elle est blessante - elle ne l'est pas, sauf paranoïa langagière - mais parce qu'elle n'exprime pas la réalité de la langue française.

Sur leur site Internet, voici plusieurs années déjà, les correcteurs du quotidien français Le Monde lançaient un concours d'idées concernant l'invention d'un nouveau pronom personnel pour les pluriels mixtes, afin d'en finir avec la fameuse règle grammaticale maladroitement formulée, selon laquelle ce serait "le masculin qui l'emporte" quand un pluriel mêle des sujets féminins et masculins.

La solution est peut-être une convention de style, plutôt qu'une création lexicale.

Dans le cas de ces pluriels mixtes, on pourrait décider d'employer "eux" à la place de "ils". Si ils évoque trop foncièrement il pour être supportable à certains féminismes sourcilleux, on ne peut pas faire le même reproche au pronom eux, qui ne sonne ni comme ils ni comme elles, et qui se montre donc nettement plus impartial. "Je pars avec eux" s'est déjà imposé depuis des siècles pour exprimer le fait que l'on parte avec ses amis, femmes et hommes, garçons et filles, à tel point qu'il serait saugrenu de dire : "Je pars avec ils"! De même, décidant que le seul pronom pluriel mixte est désormais "eux", on pourrait prendre l'habitude de dire "eux n'en veulent pas", ce qui est objectivement plus neutre que "ils n'en veulent pas" ou "elles n'en veulent pas". À propos de l'exemple cité par les correcteurs du journal Le Monde, concernant cinq infirmières et un médecin accusés à tort "d'un crime qu'ils n'ont pu commettre", on pourrait parler "d'un crime qu'eux n'ont pu commettre".

Avant que cette recommandation toute simple de la Mission linguistique francophone* entre dans les mœurs avec l'aide du journal Le Monde, il faudrait surtout cesser d'énoncer si faussement dans les écoles la règle de grammaire en question, et ne plus affirmer que "le masculin l'emporte" - ce qui est objectivement inexact. La formulation juste serait : "tout pluriel mixte devient neutre",  que ce neutre soit d'apparence masculine ou féminine (1).

Ce sera l'occasion de clarifier la notion de genres en français, et d'y enseigner l'existence de quatre genres et non deux :

- le genre féminin
- le genre masculin
- le genre neutre
- le genre mixte

Le genre neutre est tantôt homonyme du genre féminin ("une personne", "une passion", "une victoire"), tantôt homonyme du genre masculin ("un canon", "un destin", "un espoir"). Le genre mixte, toujours pluriel par essence [sinon, où serait la mixité ?], est plus souvent homonyme du genre masculin pluriel ("les jeunes mariés"), mais il aussi parfois du genre féminin pluriel ("les personnalités invitées"). Ce qui, par réciprocité, indique que le genre masculin est plus neutre que le genre féminin. Ainsi, le féminin n'est-il nullement dévalorisé ; il est au contraire reconnu comme plus affirmé que le genre masculin. Qui cela peut-il offenser, hormis les enragés d'un sexe contre l'autre ?

(1) "Toutes les personnes présentes sont venues de leur plein gré" est un bon contre-exemple de pluriel dans lequel "le féminin l'emporte" et non le masculin, tout comme les célébrités et leurs victimes sont convoquées au tribunal : quel que soit le sexe ou le genre des célébrités comme des victimes, le féminin l'emporte. Ou plus exactement, le neutre de forme féminine.

*La présente recommandation de notre organisme a été publiée voici dix ans déjà, sous la forme de cet article

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mercredi 13 décembre 2017

ne rien lâcher

Il y a quatre ans déjà (23/12/2013), avant que "ne rien lâcher" soit devenu le leitmotiv éculé de tout compétiteur, nous écrivions ceci :

Un animateur d'émission littéraire, voulant conclure un compliment à un jeune auteur prometteur, et l'encourager sans doute par ces mots à poursuivre sa carrière, lui dit à mi-voix : "ne lâchez rien". C'est l'expression vedette de l'année 2013.

"Ne rien lâcher" nous est venu du commentaire sportif, au sens de "résister" à ses concurrents, "surclasser" son adversaire, "poursuivre son effort". De là, le tic verbal est passé au journalisme d'information générale dans une acception toujours plus vaste donc plus vague, puis s'est posé sur la langue courante et s'y accroche. Pour longtemps ? Peut-être pas. Le vent l'emportera. En guise de bain de bouche, la Mission linguistique francophone vous offre en cette fin d'année un lot de synonymes de "ne lâchez rien". Synonymes qu'il serait dommage de lâcher.

Continuez. Accrochez-vous. Restez vous-même. Ne cédez pas. Soyez confiants. Ayez confiance (en vous). Ne vous découragez pas. Appliquez-vous. Tenez bon. Tenez le coup. Tenez tête. Refusez. Sachez dire non. Sachez dire oui. Allez de l'avant. Ne vous laissez pas aller. Ne vous laissez pas abattre. Concentrez-vous. Soyez combatif. Battez-vous. Courage. Résistez. Bonne chance.

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dimanche 10 décembre 2017

...et autres inepties

Dans les pages du journal Le Monde, un article intitulé "Adidas et autres Coca-cola misent gros" semble affirmer par ces mots qu'Adidas est un Coca-cola parmi d'autres... Ce qui ne veut strictement rien dire - à moins que le jus de chaussette de sport soit depuis peu mis en bouteille.

Cet usage de la locution "et autres" suivie d'un terme qui ne désigne pas un ensemble d'éléments incluant le précédent est à bannir. Non pour des raisons de style ou d'esthétique, mais parce qu'il convient, si l'on aspire à vivre le plus heureux possible, de s'abstenir de passer pour parfaitement stupide devant son auditoire. On entend pourtant, encore de nos jours, de trop nombreux orateurs professionnels (journalistes, politiciens, enseignants) procéder à des énumérations de ce genre : "les tigres, pumas et autres lions". Or, ni les tigres ni les pumas n'étant des lions, il ne peut exister "d'autres lions" à ajouter à ceux que seraient déjà les tigres et les pumas !

Sous peine d'aboutir à un énoncé incohérent, la formule "et autres" doit toujours être suivie - explicitement ou implicitement - d'une catégorie commune à tous les éléments de l'énumération. Dans l'exemple ci-avant, il faudrait dire : "tigres, pumas et autres félins" ou "tigres, pumas et autres fauves". À la rigueur, on peut aussi placer "et autres" en extrême fin d'énumération, sans préciser la catégorie : "tigres, pumas, lions et autres" - sous-entendu "autres félins, autres fauves", etc.

Mais dire : "il portait tout un arsenal - fusils, pistolets, grenades et autres sabres" est aussi absurde que de dire "j'ai emmené en vacances femme, enfants et autres chats". A moins d'être un papa gato [chat en espagnol], bien sûr.

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mardi 5 décembre 2017

les vingt-quatre dernières heures

La langue française a subi ces dix-huit dernières années une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre.
La grande majorité des journalistes, des orateurs politiques et des rédacteurs publicitaires nous parlent des "prochaines 48 heures" ou des "dernières 24 heures". Entraînant le public à patauger dans les fautes qu'ils banalisent, ces professionnels de la langue vivent sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais, langue étrangère dans laquelle l'ordre des mots est ici l'inverse du nôtre.

En français, l'adjectif cardinal (un, deux, trois, etc) doit toujours se situer avant l'adjectif qualificatif. Ce n'est pas une option, c'est une obligation.

Moins savamment, nul n'ignore que le français exige que l'on dise : "j'ai trois grands enfants", et non : "j'ai grands trois enfants" ; et "les dix plus belles villes du Maroc" plutôt que "les plus belles dix villes du Maroc". On ne peut donc en aucun cas dire non plus "les dernières vingt-quatre heures". Le seul ordre correct de ces mots est : "les vingt-quatre dernières heures", comme "les vingt-quatre dernières secondes".

Cette règle intangible du français se vérifie aisément pour les jours écoulés ou à venir : chacun dit bien "dans les deux prochains jours" et non "dans les prochains deux jours". L'ordre à respecter est exactement le même pour "quarante-huit (prochaines) heures", synonyme de "deux (prochains) jours".

N'est-il pas vertigineux de devoir rappeler à des professionnels de la langue sur quelles fondations doit s'édifier leur discours, et ce jusque dans l'ordre le plus élémentaire des mots ?

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dimanche 12 novembre 2017

vent debout

Les tics de la langue médiatique toquent à la coque du paquebot francophone. La mer moutonne, et ce sont une fois encore des moutons de Panurge... Depuis quelque mois, dans la presse français, on est "vent debout" à tout propos. Comme le rappelle Jacques Michaud, "lorsqu'un bateau à voile est exactement face au vent, le foc et la grand voile sont dégonflés et pendouillent ou fasseyent en produisant quelques maigres ondulations et de légers claquements. Le bateau n'avance plus. Quelqu'un qui est vent debout contre une idée, une proposition, un projet, est opposé à sa réalisation." Il est opposé, certes, mais ne peut l'être que passivement, réduit à l'inaction par un vent diamétralement contraire qui l'empêtre dans le cliquetis improductif de son propre gréement. Il est opposé mais frustré. Et sans ressources. Au lieu de quoi, on nous parle de gens "dressés vent debout" contre une réforme comme de vigoureux opposants dont l'élan et la détermination déferlent telle une tempête vengeresse.

Ce n'est pas une lourde impropriété de terme, juste une petite erreur de cap sémantique. Car à 15° près, ces opposants pourraient cesser d'être immobiles "vent debout" et commencer à lutter "au près". C'est-à-dire en remontant hardiment, et très efficacement, contre le vent qu'ils combattent.

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dimanche 15 octobre 2017

grosso modo, grosso merdo

Popularisée au début des années 1970 dans la bouche d'un humoriste radiophonique raillant une mauvais maîtrise du français doublée de la prétention de le parler admirablement, la formule "incessamment sous peu" accumulait deux adverbes ayant strictement le même sens. Forgée avec l'intention de faire sourire par son ridicule, cette bourde a fini par être prise au sérieux, et trouve depuis pas mal d'années sa place dans des propos qui se veulent absolument sérieux.

Il commence à en aller de même pour la déformation ordurière et humoristique grosso merdo, dérivée de grosso modo. Elle surgit répétitivement, et sans aucune mine amusée, dans des conversations de travail au cours desquelles personne ne se permet pourtant de dire "c'est un résultat de merdre" au lieu de "c'est un mauvais résultat".

Ce grosso merdo, vous qui l'avez à la bouche, crachez-le discrètement à la poubelle avant d'entrer en réunion ou en cours, tel un chewing-gum dont la mastication bruyante et béante ne peut qu'irriter la plupart de vos voisins.

Sinon, souvenez-vous de l'adage "les meilleures plaisanteries sont souvent les plus courtes". Pour montrer combien vous êtes drôle, dites une fois "grosso merdo", puis ne le dites plus jamais. En gros, c'est ce qui peut vous arriver de mieux. À vos interlocuteurs aussi.

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samedi 14 octobre 2017

dirty old man (vieux cochon)

La fin de l'année 2017 aura vu dans le monde occidental, et spécialement en France, une incitation au déferlement d'actes de délation dont l'ampleur n'aurait techniquement pas pu être atteinte en aussi peu d'heures durant les hostilités de la Seconde Guerre mondiale, à l'époque où apparut l'incitation à dénoncer les juifs par lettre anonymes dûment timbrées plutôt que par internet ; incitation dont on sait qu'elle a encouragé tant de délateurs exaltés à se faire complices de crimes de guerre sans plus d'états d'âme que ça.

Mais heureusement, il ne s'agit pas aujourd'hui de s'en prendre à une ethnie ni à une classe sociale, juste à la moitié de l'humanité : le sexe masculin. Ce genre non féminin, brutal et répugnant d'altérité, dont les individus sont foncièrement méchants et dont la capacité à nuire aux femmes est un sujet d'effroi collectif qui justifie la dénonciation en masse, avec ou sans preuves. Ces humains de sexe masculin, à peu près tous déjà fautifs ou promis à le devenir, en tant qu'ils sont suspects d'être ceci : des porcs (sic) et des prédateurs.

L'un de ces abjects membres de la gent masculine s'est entendu accuser d'avoir fait l'intéressant sur un plateau de tournage, voici plus de trente ans, par des plaisanteries salaces, sans toutefois être retombé depuis dans cette ornière, semble-t-il, ni avoir le moindre viol, la moindre agression et moins encore le moindre acte de torture ou d'assassinat à son passif.

Cet acteur de cinéma anglophone de grand renom, aujourd'hui octogénaire, a sans doute mérité de se faire traiter dans les années 1980, par une stagiaire de dix-sept ans et demi au verbe haut, de "vieil homme sale", nous dit la presse, traduisant ainsi en français les propos de la jeune victime auto-proclamée des grivoiseries verbales d'un jour. Aujourd'hui quinquagénaire pimpante [portrait ci-dessus], elle serait toujours profondément perturbée par le souvenir de cette relation platonique et de la cour cependant trop leste que lui aurait faite "ce vieil homme sale" d'une quarantaine d'année, sur leur lieu de travail et en présence de nombreux témoins (donc hors de toute intimité menaçante, c'est déjà ça).

Nous est-il permis, de prendre part à cette cacophonie de délations turpides en traînant dans la fange l'imbécile rédacteur de cette dépêche de presse française qui ne connaît même pas l'expression toute faite "dirty old man" et se mêle pourtant d'informations anglophones, en nous traduisant ça mot-à-mot par "vieil homme sale", alors que dirty old man signifie vieux cochon ?

Par les temps de fiel de cette fin de 2017, où il convient de dire comme un seul homme que "la parole se libère" dans la désignation des porcs à tous les vents médiatiques et sans délai de prescription (on a les idéaux de liberté de parole qu'on peut), ce genre de violence symbolique et d'injure publique nous est certainement autorisé, nous linguistes femmes à l'encontre d'un journaliste homme. Mais nous préférons nous en tenir à une indolore admonestation : ami journaliste zélé, si tu ne comprends pas l'anglais, fais-toi aider pour le traduire en français.

Dirty old man signifie vieux cochon, pas "vieil homme sale". Ça ne t'a pas paru étrange d'écrire mot à mot "vieil homme sale" ? Tu connais vraiment des gens qui disent ça ? Non, sans doute pas plus que nous qui te lisons et soupirons de découragement devant tant de négligence professionnelle béate.

Il existe quelques bon dictionnaires de faux amis à ta disposition. Sans oublier cette chose qui ne fait de mal à personne, ni femmes ni hommes : la jugeote.  Miss L.F.

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vendredi 13 octobre 2017

Lettre ouverte aux tenants de la cacographie surnommée "écriture inclusive"

Insupportable vision paranoïaque et vindicative que celle irriguant le projet de cacographie dite "inclusive".

Je suis une femme, donc une personne et un individu. Ce terme d'individu - mixte d'apparence masculine - m'est indolore et ne met en rien ma féminité en péril. Il ne m'apparaît pas comme sexiste mais comme neutre. Et de fait, les hommes ne m'apparaissent pas comme odieux par nature.

Je suis un homme, une personne discrète ou au contraire une célébrité locale. Ce terme de "personne discrète" ne met aucunement ma virilité en péril, non plus que l'étiquette de "célébrité locale". Ces féminins de portée générale ne m'apparaissent pas comme agressivement féministes mais comme neutres : une victime du devoir, une sommité médicale, une erreur de casting, etc. Neutres, ces termes de forme féminine le sont, tout comme le sont ces termes de forme masculine mais de portée générale : un cas social, un élément moteur, un exemple pour la jeunesse, un personnage haut en couleurs, etc.

Le délire haineux de la vengeance d'un sexe contre un autre ne nous ressemble pas, ni moi la femme, ni moi l'homme. Femme, je m'inscris contre la guerre des sexes ; à l'instar de tout homme digne de ce nom. Homme, j'ai cette violence symbolique en horreur ; à l'instar de toute femme digne de ce nom.

Mais avec les tenants de votre affligeante cacographie surnommée "écriture inclusive",  on passe à autre chose que la rage de faire rendre gorge au sexe opposé : on s'installe dans une position de sabotage culturel dont l'obscurantisme est très alarmant.

Les dynamiteurs de trésors culturels en Syrie ou en Afghanistan s'attaquèrent à des ruines de pierre, et le monde les réprouva. Vous, les tenants du sabotage graphique radical de l'écriture gréco-latine vivace depuis trois millénaires, vous criblez de balles une langue vivante et vous le faites "la fleur au fusil". Car comme les ravageurs de ruines antiques, vous orchestrez cet autre ravage au nom de la fin d'une oppression : celle de la lettre de l'alphabet.

Ne voyez-vous pas que cette oppression n'existe pas ? Non, vous ne le voyez pas. C'est le propre d'un délire que d'apparaître au délirant comme la réalité.

Ne vous étonnez pas, toutefois, que notre organisation soucieuse de vitalité de la langue désigne votre entreprise de désagrégation de notre langue comme mortifère, et agisse pour préserver la collectivité francophone de ce qui s'affirme comme un projet de sape malveillant, vengeur, fulminant, régressif, et non comme un vent de fraîcheur, de bonté ni de progrès.

Miss L.F.

mardi 10 octobre 2017

nommage : les polyglottes s'esclaffent

Les polyglottes s'esclaffent devant certaines bévues lexicales francophones, comme "le nommage". Cette création malhabile est un néologisme québécois supposé traduire le participe anglais "naming".

Or, l'anglais naming - lorsqu'il désigne le fait d'attribuer un nom propre - se traduit parfaitement à l'aide de termes irréprochables inscrits depuis des siècles dans la langue française. Selon le contexte, l'un ou l'autre de ces mots fait l'affaire : désignation, appellation, dénomination, intitulé, ou même onomastique.

"Défendre sa langue pour la protéger ou restaurer sa prétendue pureté originelle me répugne. Se résigner à ce qu’au fil des jours sa langue soit défigurée par de petits et grands outrages déclenche néanmoins en moi de petites et grandes colères." Jean-Marie Borzeix, Les carnets d’un francophone. Éditions Bleu Autour, 2006 (p 42).

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samedi 30 septembre 2017

le web est mort mais internet est vivant

Le Web est mort en Francophonie, mais internet est vivant. Le Journal officiel de la République française a publié les seuls termes admis en français pour désigner the Internet ou the World Wide Web. Ce sont internettoile, toile mondiale ou toile d'araignée mondiale. Pour ce dernier, le sigle TAM est aussi accepté. Mais les trois lettres WEB ne le sont plus.

La Mission linguistique francophone a constaté que les administrateurs autodidactes de la version francophone de Wikipédia ne tenaient aucun compte de cette évolution et persistaient - au prix d'éventuelles rétorsions rageuses contre leurs contradicteurs mieux éclairés - à dénommer "site Web" les sites internet. Dommage de se cramponner avec un tel passéisme à cette traces de rouille d'une autre ère numérique, lorsqu'on a le privilège insigne de régenter la langue pratiquée par les francophones avides du savoir encyclopédique qui scintille sur la toile mondiale tissée par la précieuse et redoutable araignée interactive. 

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mardi 26 septembre 2017

antonymes existants et inexistants

Il manque à notre langue des mots tout simples. Notamment certains antonymes [ces termes de sens opposé, comme joie et tristesse] qui restent à inventer.

Ainsi, l'exact antonyme de profond n'existe pas en français. Tandis que l'anglais peut opposer deep et shallow [dans une piscine, grand bain et petit bain se disent deep end et shallow end], le français s'en tire par des périphrases comme "peu profond" ou "pas profond". L'adjectif "superficiel" fonctionne comme antonyme de profond dans certains sens propres (une plaie superficielle) et certains sens figurés (un discours superficiel) ; mais au sens général, il ne convient pas : un bras de mer est profond ou peu profond, il n'est pas "superficiel".

Inversement, l'adjectif mûr possède un antonyme bien connu : immature.

La force de cet antonyme est telle qu'un grand nombre de professionnels de la langue (journalistes, essayistes, politiciens, publicitaires) et de professionnels de la maturité (psychologues, enseignants) en perdent leur français.

La Mission linguistique francophone relève en effet que l'adjectif mûr est devenu minoritaire dans les médias écrits et parlés, au bénéfice de "mature" (sic). Ce terme est impropre et son emploi déconseillé. "Mature" n'est admis que dans le jargon piscicole, où il qualifie un poisson prêt à frayer. Et encore ne s'agit-il là que d'entériner l'adoption ancienne, par toute une profession, de la mauvaise traduction technique du terme anglais "mature" qui signifie mûr et, par extension, adulte.

En français, la situation est claire - ou devrait l'être et gagnerait à le redevenir : puisque l'antonyme du mot mûr est le mot immature, l'antonyme du mot immature est le mot mûr. Sauf à admettre l'amnésie rétrograde comme règle d'évolution lexicale...

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mercredi 20 septembre 2017

la gêne occasionnée




















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jeudi 14 septembre 2017

s'enfuir et s'ensuivre, même combat

Le verbe s'ensuivre ne s'écrit pas en deux morceaux "s'en suivre". Pas davantage que le verbe s'enfuir ne s'écrit "s'en fuir" ou que le verbe s'enfermer ne s'écrit "s'en fermer". Le grand public peut s'y tromper. Mais des personnes faisant profession d'écrire en français ne devraient pas s'y méprendre.

On trouve pourtant toujours des professionnels de la communication écrite qui vous écrivent des choses comme : "il s'en est suivi une grève des pilotes" (sic) [Le Monde] au lieu de "il s'est ensuivi une grève des pilotes". Ces même professionnels n'écrivent pourtant pas "il s'en est gagé à s'en tendre avec nous" (sic) au lieu de "il s'est engagé à s'entendre avec nous".

C'est pourquoi la Mission linguistique francophone rappelle qu'en bon français le verbe s'ensuivre n'est pas sécable et se conjugue d'un seul tenant, comme tout autre verbe débutant par le préfixe en-.

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jeudi 24 août 2017

bleu cocu

Aujourd'hui, l'infidélité est jaune. Jaune cocu. Sous Louis XI, elle était bleue : "les bleu-vêtus", c'étaient les maris trompés. La langue évolue avec liberté, la condition humaine se perpétue avec libertinage...
Mais quand un évènement devient un événementiel (sic), et quand de bonnes relations deviennent un bon relationnel (sic), la langue évolue-t-elle ou se dénature-t-elle ? La réponse est dans la question : ici la nature des mots s'altère. Les adjectifs dérivés des substantifs évincent les substantifs eux-mêmes. Ils les font cocus. Sans liberté ni libertinage, hélas, mais dans une vaniteuse surcharge de syllabes.

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lundi 14 août 2017

Jeu télévisé : la loterie phonétique

Ce lundi 14 août 2017 est à marquer d'une pierre noire. Sur une chaîne francophone d'informations télévisées en continu, un commentaire de reportage enregistré a été ainsi prononcé par une voix masculine rétribuée pour ce faire : "un soldat est décédé, vin autres sont blessés".

Il ne s'agit pas d'un bafouillage aussitôt déploré par le piètre locuteur professionnel, mais d'une rude faute de liaison (en l'occurrence, une liaison omise) lue avec application par un récitant devant l'oreille attentive d'un ingénieur du son, vérifié par un rédacteur en chef, puis diffusé par le diffuseur. En boucle et sans retouche ni regrets.

Désormais, il est donc publiquement reconnu comme admissible que l'orthographe du nombre vingt soit incertaine pour un journaliste de la presse parlée devant son micro et pour ses collègues, au point que, dans le doute, mieux vaille s'abstenir de prononcer les liaisons obligatoires [dix-z-ans, vingt-t-ans, etc], dans la mesure où elles supposent une connaissance minimale de l'orthographe. Sur BFMTV, et bientôt partout ailleurs, on va pouvoir gagner sa vie comme commentateur sans savoir écrire le nombre 20 en toutes lettres, et donc en prononçant "vain an" au lieu de "vingt ans" et "vain autre" au lieu de "vingt autres".

Patience : plus que trois ou quatre ans à ce rythme médiatique, et on se sentira idiot de prononcer instinctivement "vingt ans et deux enfants" au lieu de "vin-an et deu-enfant".

mercredi 9 août 2017

"par contre" est parfaitement correct

Il est tout à fait faux que la locution adverbiale par contre soit grammaticalement incorrecte, comme on l'entend dire aujourd'hui encore.

La cabale contre cette expression est ancienne, puisqu'elle est l'œuvre de Voltaire qui fit, on ne sait pas exactement pourquoi, une fixation contre par contre. Il a fallu attendre 1920 pour qu'André Gide s'emploie à contrer définitivement le feu de feu Voltaire en démontrant que non seulement par contre était grammaticalement correct, mais qu'il existait des contextes dans lesquels on ne pouvait pas remplacer par contre par en revanche comme prétendait l'exiger ce bon Voltaire - et comme se croient obligés de le faire ceux qui se laissent piéger par la rumeur discréditant depuis lors l'emploi de "par contre".

• Sur le plan grammatical et syntaxique
Par contre est formé sur le modèle de par ailleurs, si l'on considère "contre" comme un adverbe [comme dans : ''seul contre tous''] ; et sur le modèle de par avance, si l'on considère "contre" comme un substantif [comme dans : ''un contre foudroyant'']. Or, par ailleurs et par avance sont parfaitement corrects et ne sont contestés par personne. De même, par contre est parfaitement correct et ne devrait plus être contesté par personne à notre époque.

• Sur le plan logique et stylistique
Pour démontrer la nécessité de conserver l'expression par contre dans l'arsenal sémantique, André Gide a pris à peu près l'exemple que voici. Si vous dites : "mon bien aimé mari n'a été que blessé à la guerre, en revanche mes deux fils adorés y ont perdu la vie", vous dites une absurdité, car il n'y a là nulle revanche (sauf pour votre ennemi, peut-être). La seule formulation sensée est donc : "mon bien aimé mari n'a été que blessé à la guerre, par contre mes deux fils adorés y ont perdu la vie'".

Illustration : Voltaire, partisan courageux et rationnel de l'abolition de la peine de mort, mais ennemi injuste et irrationnel de la locution par contre

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vendredi 4 août 2017

tsunami sur les raz-de-marée

Ce qui s'appelle en français raz-de-marée se dénomme en japonais tsunami. La vogue de ce terme japonais repris par les anglophones est telle en France, depuis le début des années 2000, que le tsunami tend à éclipser le français raz-de-marée dans la presse et chez quelques traducteurs scientifiques peu regardants.

À propos d'un raz-de-marée déferlant ou ayant déferlé loin des côtes du Japon et sans aucun lien avec l'activité sismique ou météorologique nippone, l'emploi du mot tsunami est pourtant impropre par son incongruité culturelle. Concernant la Grèce antique ou la civilisation inca, par exemple, ce japonisme est en outre anachronique, donc doublement aberrant.

Dans ce raz-de-marée de tsunamis, le français médiatique continue de se noyer chaque jour, comme se noyèrent les moutons de Panurge. Et par le même réflexe grégaire.

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vendredi 28 juillet 2017

après la numéro un mondiale, voici la numéro une

Les commentateurs sportifs francophones sont connus pour leurs multiples entorses à la langue française. Parfois, ils vont jusqu'à en déchirer les ligaments, comme dans l'expression "la numéro un mondiale" (sic).

Créée en France pour la joueuse de tennis Amélie Moresmo, cette expression fautive est maintenant appliquée sans relâche à toute championne du monde. Elle se décline à des échelons inférieurs ["la numéro un française", "la numéro un de notre club"] et dans d'autres secteurs que le sport [telle entreprise est "la numéro un mondiale"].

Cette coutume nouvelle viole une règle élémentaire de notre langue : un mot féminin doit avoir un article féminin [la femme et non le femme], un mot masculin exige un article masculin. Sans exception aucune. Robert est une personne charmante, Robert n'est pas un personne charmant. Donc Amélie n'est pas une numéro un.

Numéro
étant un mot masculin, et non un adjectif variable, nulle ne saurait être "une numéro". Pas même "une numéro mondial". Moins encore "une numéro mondiale"... puisqu'une seconde règle est ici violée : l'obligation d'accorder le substantif [un numéro] et son qualificatif [mondiale] !

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent que cette faute échappe à la vigilance des rédacteurs en chef des grands supports de presse, et pas seulement aux journalistes de L'Equipe. À tel point que Le Monde ait pu imprimer ceci, en gros caractères [26.01.2008, pp 34 et 35] : "Claire Leroy, barreuse cérébrale détrône la numéro un mondiale". Si la championne est cérébrale, la correctrice, elle, est distraite...

NDE : cet article publié en 2008 est remis sur le dessus de la pile à la faveur de l'arrivée en salles d'un film intitulé Numéro une, autre confusion grammaticale liée au numéro 1 : dans "numéro un", le mot un n'est pas l'adjectif numéral variable un/une ; c'est le nom invariable d'un chiffre, le 1. Il n'existe donc pas dans les transports en commun de "ligne une" mais uniquement des "lignes 1" (= lignes portant le numéro 1) ni dans les supermarchés de "caisse une"(même motif), et il n'existe pas de dame numéro une, car ce n'est pas la dame qui est une mais son numéro qui est 1. Le 1.

jeudi 27 juillet 2017

participer à / participer de

La Mission linguistique francophone met en garde contre cette confusion, trop fréquente dans les milieux intellectuels, entre les deux constructions du verbe participer : participer à et participer de ne sont pas interchangeables, et moins encore synonymes. Participer à la fête, c'est y prendre part, y apporter sa contribution. Tandis que participer de la fête, ce n'est pas en faire partie ni y participer ni y contribuer, c'est en avoir certaines caractéristiques. Ainsi peut-on dire très justement que "les bombardements de civils participent du meurtre" [ils ne participent pas au meurtre, ils y ressemblent à bien des égards].

Le psychiatre et infatigable mystificateur Jacques Lacan (1901-1981) était passé maître dans l'art d'impressionner ainsi à peu de frais son auditoire en nimbant de fausse profondeur des propos dont le sens échappait à tous grâce à l'emploi de mots de liaison inattendus, de verbes dévoyés, de termes arbitrairement redéfinis. Il en résultait des affirmations de ce type : "le désir est la métonymie du manque à être". Et toc !

Cette obscurité voulue participait à son prestige mais participait de l'escroquerie intellectuelle (1). Ses suiveurs perpétuent la tradition quasi religieusement. D'autres font du charabia à la Lacan sans le savoir, notamment en remplaçant à tort l'expression participer à par la tournure participer de, dans un sens inexact.

(1) Le fait que l'obscurité lacanienne participe de l'escroquerie a été démontré notamment par Maria Pierrakos (in La tapeuse m'a dit), François Georges (in L'Effet 'yau de poêle), François Roustang (in Lacan, de l'équivoque à l'impasse) et Jacques Bricmont et Alain Sokal (in Impostures intellectuelles). Il ne s'agit ni d'une diffamation ni d'une opinion mais d'un fait démontré (NDE).

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mercredi 12 juillet 2017

donneurs d'ordres et commanditaires


Le "donneur d'ordres" est une expression employée à mauvais escient dans le jargon des affaires pour désigner le client, et plus exactement le commanditaire : celui qui passe commande d'un bien ou d'un service. Et non celui qui donne des ordres sous prétexte qu'il a de l'argent...

Voici d'où vient la méprise.

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre, mettre de l'ordre dans ses affaires), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres, être aux ordres de quelqu'un). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.

Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de la notion de commande : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux qui passent commande, et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone et par le bon sens, en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire ; ou le client, tout simplement.

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dimanche 2 juillet 2017

Prix de la femme architecte

Il faut une bien déplaisante vision de la vie et de sa propre place dans la société pour estimer que le genre des membres d'une profession manuelle ou intellectuelle importe en soi. Le Prix de l'homme magistrat et le Prix de la femme architecte appartiennent à cette vision inepte et discriminatoire. Par chance, le Prix de l'homme magistrat est une fiction, bien que la magistrature soit majoritairement féminine (80% des effectifs sortant de l'Ecole de la magistrature sont des femmes ; source Le Point février 2012) et que les hommes y soient donc une minorité méritante, pour qui veut voir ainsi les choses. On attend sans aucune impatience le Prix de la femme dentiste, celui de la femme équilibriste, de la femme fleuriste ou de la femme directrice de la communication, qui souligneront combien leurs homologues masculins sont méchants et indignes d'être éventuellement distingués à leurs côtés.​

Sur le plan linguistique, on remarque que la profession d'architecte, comme celles de dentiste ou de juge, est désignée par un même mot quelque soit le genre de la personne qui l'exerce. Cela semble couper l'herbe sous le pied de ceux qui militent contre les désignations neutres par l'ajout de la fameuse terminaison -e qu'ils croient caractéristique du féminin, et qui s'efforcent avec un certain succès d'imposer les proviseure, docteure, chercheure, auteure, pourtant réprouvés par l'Académie française en tant que "purs barbarismes". Parce que ni architectee ni dentistee ni fleuristee ne tiennent la route sur la voie des chamailleries entre filles et garçons qui leur est chère, ces stratèges de la guéguerre des sexes prônent le nouveau syntagme femme architecte, en attendant femme pneumologue, femme juge, femme fleuriste, femme artiste et femme génie. Tiens ? L'adjectif stupide aussi est le même quel que soit le genre.

mardi 13 juin 2017

de dont

Faut-il dire "c'est de ça que je parle" ou "c'est de ça dont je parle" ?

On apprend dès l'école élémentaire que dont signifie "de...que".
Le pronom dont ne doit JAMAIS être précédé de la préposition "de" puisqu'il la contient déjà. Seules ces deux tournures, exactement synonymes et exactement aussi élégante l'un que l'autre, sont donc correctes : "c'est de cela que je parle" ou "c'est cela dont je parle".

Cependant, un nombre impressionnant de professionnels de la parole croient pouvoir nous dire "c'est de ça dont je vous parle", commettant ainsi une lourde faute de grammaire. Si un cuisinier versait systématiquement double dose de sel comme ces orateurs nous versent systématiquement double dose de "de", nul doute qu'il serait vite contraint de changer de métier, lui.

samedi 27 mai 2017

attention : hotte tonsion

Pendant que des êtres humains décident de se montrer aptes à concevoir et bâtir un édifice de mille mètres de haut, à la fois sûr et élégant (illustration ci-contre : le pied de ce futur immeuble à Jeddah, par Adrian Smith et Gordon Gill architectes à Chicago), d'autres humains cultivés décident qu'il est au-dessus de leurs forces et de leurs compétences de prononcer proprement la langue qu'ils font profession de prononcer. C'est cette disparité de hauteur de vues qui ne cesse de nous intriguer. Tout comme nous intrigue le maintien à leur poste de ces innombrables journalistes de la presse parlée francophone qui ne parviennent rigoureusement pas à se montrer rigoureux dans leur parler.

Que la grammaire soit retorse ? Admettons. Que le vocabulaire soit foisonnant et donc propice aux fourvoiements ? Admettons encore. Mais que la confusion entre les phonèmes (les sons) de la langue française soit une fatalité professionnelle, non.

Un journaliste de radio - à l'instar de cent autres - veut nous annoncer "un procès sous haute tension". Mais le pauvre homme n'y parvient pas et nous annonce un "prôcé sous hotte tonsion" (sic).

Bilan:
• deux fois le son Ô (comme dans beau) et le son Ö (comme dans botte) sont intervertis
• le son É (comme dans fée) est substitué au son Ê (comme dans aigle)
• le son EN (comme dans lisant) est transforme en son ON (comme dans lisons)

En quatre mots, le pro de la parole se trompe quatre fois de prononciation. Sur un total de sept syllabes, c'est statistiquement élevé - à défaut d'élévation constructive ou créative...

NB 1 : La transformation du son EN en son ON est une tendance nette de l'élocution médiatique. Cela s'explique par le fait que l'articulation du son ON demande un travail musculaire légèrement inférieur à ce qu'exige le son EN. Moralité : la paresse professionnelle peut se loger même dans ces infimes efforts-là.

NB 2 : On notera que le locuteur précité, qui transforme "haute" en "hotte", n'est affecté d'aucun accent régional l'empêchant de prononcer les Ô (comme l'accent provençal conduit à prononcer "Rhone" au lieu de "Rhône") puisqu'il nous parle par ailleurs d'un "prôcé". À l'appui de cette surdité à l'équilibre sonore des syllabes, il semble que le seul repère soit l'idée fausse selon laquelle il n'existerait pas de corrélation impérative entre l'orthographe des mots et leur juste prononciation. Et selon laquelle la façon de prononcer les voyelles serait dès lors une affaire de liberté individuelle et d'esthétique personnelle. Or, c'est faux dans le cas général. Et plus faux encore dans le cas particulier de professionnels de la prononciation.


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vendredi 5 mai 2017

les personnels de l'entreprise face aux publics du musée


"Les publics", "les personnels" : la préciosité et le dogmatisme s'allient ici pour nier l'existence en français d'un singulier général. Celui grâce auquel nous aimons le bon vin, allons faire bronzette en été et voyageons par le train. Alors qu'il existe certes une multitude de bons vins, plus d'un été dans nos vies et plus d'un train dans nos voyages.
 
Dans une sorte d'entomologie sociale de mauvais aloi, épinglant chaque sous-groupe humain selon sa spécificité, la langue syndicale et celle du tourisme sont tombées tacitement d'accord pour imposer peu à peu dans le discours des pluriels vains. En France, plus un musée ne reçoit du public. Tous reçoivent désormais des publics.

Cette habitude de morceler en un pluriel superflu un terme désignant un groupe composite est récente dans le secteur du tourisme et de la culture, mais déjà ancienne dans le vocabulaire de l'entreprise. C'est peu après mai 1968 que les Directeurs du personnel se sont trouvés confrontés aux revendications des personnels. Sans doute parce que ce n'étaient pas les mêmes délégués du personnel qui défendaient les intérêts des cadres et ceux des ouvriers, des fraiseurs et des comptables, etc.

Dans le cas de la culture et du tourisme, la justification avancée par les promoteurs de cette mode de l'accueil des publics est la suivante : les handicapés (pardon : "les personnes en situation de handicap") ne se confondent pas avec les valides ; et les enfants (pardon "les scolaires") sont un autre public que les adolescents, les bébés ou les adultes, eux-mêmes dignes d'être subdivisés en séniors, actifs, chômeurs, journalistes, enseignants, touristes, chercheurs, membres de comités d'entreprise, militaires ou fonctionnaires civils. Et parmi les fonctionnaires civils, n'oublions pas de distinguer le public purement composé d'employés des collectivités territoriales et le public regroupant exclusivement des membres de la fonction publique d'État... Comme si toutes ces composantes n'étaient pas unifiées par un même statut : celui de visiteur actuel ou potentiel du musée. Celui de membres du public, dans toute son inéluctable diversité.

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Illustration : en ces temps difficiles pour la Guyane, un insecte de Guyane française, d'une beauté difficilement surpassable. 

mercredi 3 mai 2017

prejudice ou préjudice ?

L'un des faux amis les plus trompeurs entre le français et l'anglais est le mot prejudice (anglais, sans accent aigu) ou préjudice (français). En anglais, your prejudice, ce sont vos préjugés. Ce sont souvent eux qui porteront préjudice et non l'inverse ! On notera que l'anglais prejudice est invariable : prejudice, ce sont les préjugés. De même, le verbe to prejudice ne signifie pas porter préjudice.

Le 16 mars 2017, l'AFP s'est engouffrée dans ce piège et a entraîné tous les médias francophones d'Europe à sa suite. Au sujet d'un décret présidentiel repoussé, la veille aux USA par un magistrat hawaïen, on nous a répété que ce décret avait été reconnu susceptible de causer "un préjudice irréparable", alors qu'il a été déclaré de nature à inscrire des préjugés (religieux, en la circonstance) de façon irrémédiable dans la législation américaine.

mercredi 19 avril 2017

métier n'est pas un adjectif

Le site officiel du ministère de l'Intérieur français annonce simultanément un bonne et une mauvaise nouvelle, et le fait en ces termes, extraits d'une offre d'emploi : "intégrer une direction qui comporte une grande diversité de domaines « métier » avec de hauts niveaux d’expertise, c'est l'opportunité que vous propose [le] ministère de l'intérieur."

Cherchant à se libérer de l'obligation de trouver le mot juste, on remarque que le rédacteur de l'annonce du ministère, gêné par sa propre carence, s'est senti obligé d'entourer "métier" de guillemets, comme si cela gommait ou atténuait la faute de français. Détrompons-le charitablement :

1°/ non, "métier" n'est pas un adjectif qualificatif ;
2°/ non, un mot au singulier ne peut pas qualifier un mot au pluriel ;
3°/ non, les guillemets ne gomment pas les fautes, ils les enjolivent à peine.

Il n'est donc pas permis d'écrire domaines "métier" au lieu de domaines professionnels.

Si l'on veut conserver le mot métier, alors cette affligeante "grande diversité de domaines métier" doit devenir simplement une grande diversité de métiers.

La mauvaise nouvelle, c'est qu'il y a ainsi quatre fautes de français dans ce seul membre de phrase : trois impropriétés de termes (dont deux anglomanies : "opportunité" et "expertise") et un viol de la syntaxe.

La bonne nouvelle, c'est que le poste de rédacteur compétent n'étant manifestement pas déjà pourvu, le ministère de l'Intérieur entend peut-être remédier à cette lacune en recrutant quelques rédacteurs avec qualification de haut niveau (alias "haut niveau d'expertise") en langue française.

Mais la mauvaise nouvelle, c'est aussi que tout candidat s'étant appliqué au cours de sa vie à se doter d'une excellente maîtrise de sa langue maternelle s'exposera ici à ne pas voir cette qualité reconnue, dans la mesure où les recruteurs n'ont rien trouvé à redire à la formulation défectueuse précitée et sont donc sourds et aveugles à leur propre langue. Inaptes à distinguer une véritable compétence rédactionnelle ("un bon rédactionnel" comme ils disent) d'une aptitude à imiter servilement les travers langagiers ambiants.

Il existe probablement une autre mauvaise nouvelle encore entre les lignes de cette offre d'emploi : c'est qu'en dépit de l'ordonnance de Villers-Cotterêts [du 5 août 1539, déjà], il n'est pas permis de tenir tête à un chef qui vous dicte une ânerie linguistique à s'arracher les cheveux. Car il est plus périlleux que jamais de se singulariser par sa maîtrise de la langue dans des milieux professionnels qui reprennent à leur compte les formulations les plus navrantes et s'en gargarisent pour mieux se souder, tous métiers confondus.

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lundi 17 avril 2017

le ministre américain des Affaires étrangères

Une fois pour toutes : cet homme n'a jamais été "le Secrétaire d'état américain" (sic) mais le ministre américain des Affaires étrangères. Big difference.

En sa qualité de Secretary of State, cet homme, John Kerry, fut statutairement le membre le plus éminent du gouvernement des États-Unis, exception faite du président et du vice-président.

Néanmoins, il existe encore dans les pays francophones des cohortes de professeurs d'histoire contemporaine, de politologues, de journalistes et de lexicographes qui le dénomment "Secrétaire d'État", en raison de la similitude d'apparence entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État. Bien entendu, ils sont imités sans discernement par ces encyclopédistes plein d'amateurisme qui régentent doctement la version française de Wikipédia en y propageant la majeure partie des bourdes ambiantes.

Ces professionnels et amateurs francophones du commentaire politique ne vont pas jusqu'à se demander si la similitude entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État ne serait pas trompeuse, puisqu'un secrétaire d'État est en français un tout petit ministre, tandis que le Secretary of State est, aux USA, le plus grand des ministres... Pire : si vous les alertez sur ce contresens de traduction qui fausse l'information, que font-ils ? Rien. Ils continuent à aller répétant que le ministre le plus éminent du gouvernement américain est un secrétaire d'État ; sans préciser au demeurant s'il est secrétaire d'État au tourisme, aux anciens combattants ou à la chasse à la palombe.

Et pour cause : un Secretary of State n'est secrétaire d'État de rien du tout. Il est ministre d'État chargé des Affaires étrangères. Hélas, tant que la fonction ubuesque de Minister of Estate of the Strange Affairs (1) n'existera pas, son titre exact lui sera refusé dans le monde francophone des traducteurs approximatifs.

Le plus dommage, c'est que John Kerry parle un français exquis, hérité de sa propre mère, et qu'il serait à même de détromper les cuistres forcenés qui se croient encyclopédistes, les profs de sciences-po emmurés dans leur routine terminologique impropre, et les journalistes fourvoyés dans le français médiatique. Tous capable de confondre, à longueur de commentaire, un éminent ministre des Affaires étrangères avec un sous-ministre de rien.

(1)  "Minister of Estate of the Strange Affairs" - juxtaposition de mots qui ressemble hâtivement à Ministre d'État des Affaires Étrangères, si l'on est aveugle et sourd aux faux amis franco-anglais - n'a aucun sens, sinon celui-ci :"ministre de la propriété des affaires étranges"... Aux USA, nous le redisons avec force, ministre d'État (chargé) des Affaires étrangères se dit Secretary of State. Et son ministère s'appelle Department of Sate, ce qui ne signifie pas "département d'État" (sic) mais ministère des Affaires étrangères.

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jeudi 13 avril 2017

être candidat ou postuler

Adopté depuis quelques années par certains jargons professionnels, le verbe "candidater" est né des amours banales du snobisme et de la paresse. Le snobisme qui pousse à parler de façon pseudo-compétente, même au prix d'un lourd barbarisme. Et la paresse d'articuler l'une des expressions correctes pour exprimer cette action, à savoir : postuler, être candidat, se porter candidat, faire acte de candidature ou se présenter (à un examen, un concours d'entrée, une élection).

On note que le verbe postuler ne comporte que trois syllabes, contre quatre pour le verbe candidater. Il ne s'agit donc pas ici d'une paresse des muscles de l'articulation, comme souvent, mais de la paresse intellectuelle qui empêche de faire le lien entre la notion de postulat et celle de candidature.

La Mission linguistique francophone rappelle à tous les employeurs et à tous les candidats que le verbe postuler ne signifie pas répondre (à une offre d'emploi) - contrairement à ce que croient mordicus les créateurs du site Cadremploi, à qui l'erreur a été signalée par notre institution dès 2008 mais qui persistent à vous proposer de cliquer sur une touche ainsi libellée : "postuler à l'offre" (sic). Le verbe postuler signifie au contraire solliciter, demander. C'est pourquoi on ne sollicite pas "à une offre d'emploi"... On y répond. C'est l'emploi que l'on postule, pas l'annonce ! Et il faut prendre encore soin de ne pas postuler à l'emploi ; car postuler - nous sommes navrés de radoter - signifie solliciter. La construction grammaticale est donc la même : on sollicite une faveur, on postule un emploi.

L'emploi du verbe postuler est devenu tellement précaire qu'on peut craindre qu'il soit bientôt au chômage... Pour lui éviter ça, on est prié de s'abstenir de malmener sa signification et, bien sûr, de "candidater" (sic).

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jeudi 6 avril 2017

mandat et mandature

Terme réprouvé par les académiciens français et par tout locuteur soucieux de sobriété, il semble que la mandature, malgré sa jolie sonorité évocatrice de législature et de robe de bure, n'existe pas. 

Ce ne serait qu'un néologisme élégant mais vain, installé dans le vocabulaire des orateurs politiques et de ces journalistes que la durée des mandats électifs passionne. Aucune mandature ne serait légitime, et seuls le seraient les mandats : le mandat de maire, de député, de sénateur, par exemple. "Oui mais..." protestent divers journalistes et politiciens "... la mandature c'est la période durant laquelle s'exerce le mandat". Eh bien non. L'Académie française ne laisse planer aucun doute là-dessus : le mandat désigne aussi bien la fonction que la période pendant laquelle cette fonction est exercée.

Mais le monde francophone comprend une vaste population de grenouilles fortement désireuses de sembler plus savantes que le bœuf, et qui enflent à plaisir leur discours en optant avec une constance remarquable pour le terme inutile mais long, plutôt que pour le terme juste mais trop peu ronflant à leur goût... Faut-il adresser ce grief aux orateurs qui ont inclus la "mandature" dans leur lexique, malgré sa superfluité indéniable ? Ou faut-il leur reconnaître cette liberté, afin que les détenteurs d'un mandat aient leur mandature, comme les législateurs ont leur législature et les paons leur parure ? Nos chers mandés semblent en avoir tellement envie, que ce serait peut-être méchant de la leur refuser. En tout cas, la Mission linguistique francophone s'en abstient.

A voté !


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mardi 4 avril 2017

les liaisons agonisent

Chacun admet que "deux ans" ne se prononce pas deu' ans (hiatus réputé disgracieux) mais deu' z' ans (liaison euphonique).

Cette qualité de notre prononciation a été mise à mal par les médias parlés de France, qui ont amplifié la surprenant mais fulgurante disparition des liaisons devant les euros, instaurée par les commerçants et publicitaires dès l'an 2000, comme si l'unité monétaire euro s'écrivait avec un H aspiré. Une majorité de locuteurs professionnels ont ensuite pris le mauvais pli de prononcer vin' euros au lieu de vin' t' euros (vingt euros), alors qu'il ne leur est jamais venu à l'esprit de dire vin' ans au lieu de vingt ans, ni vin'é' un au lieu de vingt-et-un.

France 5, l'intéressante "chaîne du savoir" (c'est son slogan), a poursuivi ce sabotage ignorant, en nous créant une pénible ribambelle de titres d'émissions à liaisons ostensiblement manquantes, sur le principe de C à dire (sic). Connaissez-vous quelqu'un qui dise vraiment "cé' à dire" au lieu de c'est-à-dire ? Il semble que chez France 5, oui, on connaisse de tels gens. Outre l'absence invraisemblable d'une liaison que personne n'omet, il y a ce C en guise de c'est ; autrement dit, une lettre qui se prononce "cé" au lieu d'une locution qui se prononce  "cê". Quitte à être sourds à sa propre langue, autant l'être à fond, estime-t-on sans doute au sommet de la chaîne du savoir.

Une récente étude du CELSA sur l'état de la langue (1) posait cette question : "Existe-t-il encore un autre français que le français médiatique ?" Et concluait par la négative, en s'alarmant des conséquences qui en résultent.

Anis, parce que les médias parlais français se sont entichés de la suppression des liaisons les plus usuelles, parce que des journalistes très écoutés autant que très négligents disent désormais c'é' un gran'avantage au lieu de c'ê't'un gran't'avantage, et annoncent des cours de la bourse à trois cen'euros au lieu de trois cen'z'euros [300 euros], l'heure est proche où leurs auditeurs n'évoqueront plus le grand âge mais le gran'âge. Et la liaison aura disparu du français courant. Ou plutôt, elle y sera devenue une exception de plus dans une langue disloquée jusque dans ses sonorités.

Tout un pan de la culture vivace s'écroulera ainsi dans une vétusté imméritée. Ancrées dans notre diction depuis des siècles, mais soudain trop savantes pour une langue médiatique qui fait fi de l'écrit et revendique le droit à l'ignorance orthographique et donc à l'imprécision phonétique, ces gracieuses liaisons usuelles du français seront devenues en quelques années aussi anachroniques que la marche saccadée des acteurs du cinéma muet.

(1) Convergence et communication linguistique, F. Allinne, sous la direction de Véronique Richard, 2008.

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