mercredi 19 avril 2017

métier n'est pas un adjectif

Le site officiel du ministère de l'Intérieur français annonce simultanément un bonne et une mauvaise nouvelle, et le fait en ces termes, extraits d'une offre d'emploi : "intégrer une direction qui comporte une grande diversité de domaines « métier » avec de hauts niveaux d’expertise, c'est l'opportunité que vous propose [le] ministère de l'intérieur."

Cherchant à se libérer de l'obligation de trouver le mot juste, on remarque que le rédacteur de l'annonce du ministère, gêné par sa propre carence, s'est senti obligé d'entourer "métier" de guillemets, comme si cela gommait ou atténuait la faute de français. Détrompons-le charitablement :

1°/ non, "métier" n'est pas un adjectif qualificatif ;
2°/ non, un mot au singulier ne peut pas qualifier un mot au pluriel ;
3°/ non, les guillemets ne gomment pas les fautes, ils les enjolivent à peine.

Il n'est donc pas permis d'écrire domaines "métier" au lieu de domaines professionnels.

Si l'on veut conserver le mot métier, alors cette affligeante "grande diversité de domaines métier" doit devenir simplement une grande diversité de métiers.

La mauvaise nouvelle, c'est qu'il y a ainsi quatre fautes de français dans ce seul membre de phrase : trois impropriétés de termes (dont deux anglomanies : "opportunité" et "expertise") et un viol de la syntaxe.

La bonne nouvelle, c'est que le poste de rédacteur compétent n'étant manifestement pas déjà pourvu, le ministère de l'Intérieur entend peut-être remédier à cette lacune en recrutant quelques rédacteurs avec qualification de haut niveau (alias "haut niveau d'expertise") en langue française.

Mais la mauvaise nouvelle, c'est aussi que tout candidat s'étant appliqué au cours de sa vie à se doter d'une excellente maîtrise de sa langue maternelle s'exposera ici à ne pas voir cette qualité reconnue, dans la mesure où les recruteurs n'ont rien trouvé à redire à la formulation défectueuse précitée et sont donc sourds et aveugles à leur propre langue. Inaptes à distinguer une véritable compétence rédactionnelle ("un bon rédactionnel" comme ils disent) d'une aptitude à imiter servilement les travers langagiers ambiants.

Il existe probablement une autre mauvaise nouvelle encore entre les lignes de cette offre d'emploi : c'est qu'en dépit de l'ordonnance de Villers-Cotterêts [du 5 août 1539, déjà], il n'est pas permis de tenir tête à un chef qui vous dicte une ânerie linguistique à s'arracher les cheveux. Car il est plus périlleux que jamais de se singulariser par sa maîtrise de la langue dans des milieux professionnels qui reprennent à leur compte les formulations les plus navrantes et s'en gargarisent pour mieux se souder, tous métiers confondus.

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lundi 17 avril 2017

le ministre américain des Affaires étrangères

Une fois pour toutes : cet homme n'a jamais été "le Secrétaire d'état américain" (sic) mais le ministre américain des Affaires étrangères. Big difference.

En sa qualité de Secretary of State, cet homme, John Kerry, fut statutairement le membre le plus éminent du gouvernement des États-Unis, exception faite du président et du vice-président.

Néanmoins, il existe encore dans les pays francophones des cohortes de professeurs d'histoire contemporaine, de politologues, de journalistes et de lexicographes qui le dénomment "Secrétaire d'État", en raison de la similitude d'apparence entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État. Bien entendu, ils sont imités sans discernement par ces encyclopédistes plein d'amateurisme qui régentent doctement la version française de Wikipédia en y propageant la majeure partie des bourdes ambiantes.

Ces professionnels et amateurs francophones du commentaire politique ne vont pas jusqu'à se demander si la similitude entre le groupe de mots Secretary of State et le groupe de mots secrétaire d'État ne serait pas trompeuse, puisqu'un secrétaire d'État est en français un tout petit ministre, tandis que le Secretary of State est, aux USA, le plus grand des ministres... Pire : si vous les alertez sur ce contresens de traduction qui fausse l'information, que font-ils ? Rien. Ils continuent à aller répétant que le ministre le plus éminent du gouvernement américain est un secrétaire d'État ; sans préciser au demeurant s'il est secrétaire d'État au tourisme, aux anciens combattants ou à la chasse à la palombe.

Et pour cause : un Secretary of State n'est secrétaire d'État de rien du tout. Il est ministre d'État chargé des Affaires étrangères. Hélas, tant que la fonction ubuesque de Minister of Estate of the Strange Affairs (1) n'existera pas, son titre exact lui sera refusé dans le monde francophone des traducteurs approximatifs.

Le plus dommage, c'est que John Kerry parle un français exquis, hérité de sa propre mère, et qu'il serait à même de détromper les cuistres forcenés qui se croient encyclopédistes, les profs de sciences-po emmurés dans leur routine terminologique impropre, et les journalistes fourvoyés dans le français médiatique. Tous capable de confondre, à longueur de commentaire, un éminent ministre des Affaires étrangères avec un sous-ministre de rien.

(1)  "Minister of Estate of the Strange Affairs" - juxtaposition de mots qui ressemble hâtivement à Ministre d'État des Affaires Étrangères, si l'on est aveugle et sourd aux faux amis franco-anglais - n'a aucun sens, sinon celui-ci :"ministre de la propriété des affaires étranges"... Aux USA, nous le redisons avec force, ministre d'État (chargé) des Affaires étrangères se dit Secretary of State. Et son ministère s'appelle Department of Sate, ce qui ne signifie pas "département d'État" (sic) mais ministère des Affaires étrangères.

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jeudi 13 avril 2017

être candidat ou postuler

Adopté depuis quelques années par certains jargons professionnels, le verbe "candidater" est né des amours banales du snobisme et de la paresse. Le snobisme qui pousse à parler de façon pseudo-compétente, même au prix d'un lourd barbarisme. Et la paresse d'articuler l'une des expressions correctes pour exprimer cette action, à savoir : postuler, être candidat, se porter candidat, faire acte de candidature ou se présenter (à un examen, un concours d'entrée, une élection).

On note que le verbe postuler ne comporte que trois syllabes, contre quatre pour le verbe candidater. Il ne s'agit donc pas ici d'une paresse des muscles de l'articulation, comme souvent, mais de la paresse intellectuelle qui empêche de faire le lien entre la notion de postulat et celle de candidature.

La Mission linguistique francophone rappelle à tous les employeurs et à tous les candidats que le verbe postuler ne signifie pas répondre (à une offre d'emploi) - contrairement à ce que croient mordicus les créateurs du site Cadremploi, à qui l'erreur a été signalée par notre institution dès 2008 mais qui persistent à vous proposer de cliquer sur une touche ainsi libellée : "postuler à l'offre" (sic). Le verbe postuler signifie au contraire solliciter, demander. C'est pourquoi on ne sollicite pas "à une offre d'emploi"... On y répond. C'est l'emploi que l'on postule, pas l'annonce ! Et il faut prendre encore soin de ne pas postuler à l'emploi ; car postuler - nous sommes navrés de radoter - signifie solliciter. La construction grammaticale est donc la même : on sollicite une faveur, on postule un emploi.

L'emploi du verbe postuler est devenu tellement précaire qu'on peut craindre qu'il soit bientôt au chômage... Pour lui éviter ça, on est prié de s'abstenir de malmener sa signification et, bien sûr, de "candidater" (sic).

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jeudi 6 avril 2017

mandat et mandature

Terme réprouvé par les académiciens français et par tout locuteur soucieux de sobriété, il semble que la mandature, malgré sa jolie sonorité évocatrice de législature et de robe de bure, n'existe pas. 

Ce ne serait qu'un néologisme élégant mais vain, installé dans le vocabulaire des orateurs politiques et de ces journalistes que la durée des mandats électifs passionne. Aucune mandature ne serait légitime, et seuls le seraient les mandats : le mandat de maire, de député, de sénateur, par exemple. "Oui mais..." protestent divers journalistes et politiciens "... la mandature c'est la période durant laquelle s'exerce le mandat". Eh bien non. L'Académie française ne laisse planer aucun doute là-dessus : le mandat désigne aussi bien la fonction que la période pendant laquelle cette fonction est exercée.

Mais le monde francophone comprend une vaste population de grenouilles fortement désireuses de sembler plus savantes que le bœuf, et qui enflent à plaisir leur discours en optant avec une constance remarquable pour le terme inutile mais long, plutôt que pour le terme juste mais trop peu ronflant à leur goût... Faut-il adresser ce grief aux orateurs qui ont inclus la "mandature" dans leur lexique, malgré sa superfluité indéniable ? Ou faut-il leur reconnaître cette liberté, afin que les détenteurs d'un mandat aient leur mandature, comme les législateurs ont leur législature et les paons leur parure ? Nos chers mandés semblent en avoir tellement envie, que ce serait peut-être méchant de la leur refuser. En tout cas, la Mission linguistique francophone s'en abstient.

A voté !


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mardi 4 avril 2017

les liaisons agonisent

Chacun admet que "deux ans" ne se prononce pas deu' ans (hiatus réputé disgracieux) mais deu' z' ans (liaison euphonique).

Cette qualité de notre prononciation a été mise à mal par les médias parlés de France, qui ont amplifié la surprenant mais fulgurante disparition des liaisons devant les euros, instaurée par les commerçants et publicitaires dès l'an 2000, comme si l'unité monétaire euro s'écrivait avec un H aspiré. Une majorité de locuteurs professionnels ont ensuite pris le mauvais pli de prononcer vin' euros au lieu de vin' t' euros (vingt euros), alors qu'il ne leur est jamais venu à l'esprit de dire vin' ans au lieu de vingt ans, ni vin'é' un au lieu de vingt-et-un.

France 5, l'intéressante "chaîne du savoir" (c'est son slogan), a poursuivi ce sabotage ignorant, en nous créant une pénible ribambelle de titres d'émissions à liaisons ostensiblement manquantes, sur le principe de C à dire (sic). Connaissez-vous quelqu'un qui dise vraiment "cé' à dire" au lieu de c'est-à-dire ? Il semble que chez France 5, oui, on connaisse de tels gens. Outre l'absence invraisemblable d'une liaison que personne n'omet, il y a ce C en guise de c'est ; autrement dit, une lettre qui se prononce "cé" au lieu d'une locution qui se prononce  "cê". Quitte à être sourds à sa propre langue, autant l'être à fond, estime-t-on sans doute au sommet de la chaîne du savoir.

Une récente étude du CELSA sur l'état de la langue (1) posait cette question : "Existe-t-il encore un autre français que le français médiatique ?" Et concluait par la négative, en s'alarmant des conséquences qui en résultent.

Anis, parce que les médias parlais français se sont entichés de la suppression des liaisons les plus usuelles, parce que des journalistes très écoutés autant que très négligents disent désormais c'é' un gran'avantage au lieu de c'ê't'un gran't'avantage, et annoncent des cours de la bourse à trois cen'euros au lieu de trois cen'z'euros [300 euros], l'heure est proche où leurs auditeurs n'évoqueront plus le grand âge mais le gran'âge. Et la liaison aura disparu du français courant. Ou plutôt, elle y sera devenue une exception de plus dans une langue disloquée jusque dans ses sonorités.

Tout un pan de la culture vivace s'écroulera ainsi dans une vétusté imméritée. Ancrées dans notre diction depuis des siècles, mais soudain trop savantes pour une langue médiatique qui fait fi de l'écrit et revendique le droit à l'ignorance orthographique et donc à l'imprécision phonétique, ces gracieuses liaisons usuelles du français seront devenues en quelques années aussi anachroniques que la marche saccadée des acteurs du cinéma muet.

(1) Convergence et communication linguistique, F. Allinne, sous la direction de Véronique Richard, 2008.

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lundi 3 avril 2017

guérillas et guérilleros

La presse francophone regorge de ce genre de titres : "La guérilla refuse de libérer les otages". Or, ce n'est pas la guérilla qui refuse, ce sont les guérilleros.

Ceux qui emploient guérilla au lieu de guérilleros diront qu'ils s'expriment par métonymie. C'est vrai, et c'est faux. C'est vrai car ils emploient le mot qui désigne une situation ou une action (la guérilla) pour évoquer ceux qui en sont les acteurs (les guérilleros). Mais c'est faux car il s'agit en fait - une fois encore - d'une bête erreur de traduction de l'anglais.

Guérilla vient certes de l'espagnol guerrilla (petite guerre), et non de l'anglais. Mais il se trouve qu'en anglais, guerilleros se dit guerrillas. Des dépêches de presse anglophones mal traduites ont fait le reste : "The Guerrillas Surrender" ("Les guérilleros se rendent") a été traduit par "La guérilla se rend". Les journalistes puis les politiciens ont repris cette faute à leur compte sans états d'âmes.

Car il s'agit bien d'une faute de journalistes inattentifs à ce qu'ils écrivent, et non d'une honorable métonymie. La meilleure preuve, c'est que cette substitution guérilleros/guérilla n'est jamais effectuée pour l'équivalent soldats/guerre. Nul ne dit "3 232 guerres sont mortes au combat" au lieu de "3 232 soldats sont morts au combat"...

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