samedi 27 mai 2017

attention : hotte tonsion

Pendant que des êtres humains décident de se montrer aptes à concevoir et bâtir un édifice de mille mètres de haut, à la fois sûr et élégant (illustration ci-contre : le pied de ce futur immeuble à Jeddah, par Adrian Smith et Gordon Gill architectes à Chicago), d'autres humains cultivés décident qu'il est au-dessus de leurs forces et de leurs compétences de prononcer proprement la langue qu'ils font profession de prononcer. C'est cette disparité de hauteur de vues qui ne cesse de nous intriguer. Tout comme nous intrigue le maintien à leur poste de ces innombrables journalistes de la presse parlée francophone qui ne parviennent rigoureusement pas à se montrer rigoureux dans leur parler.

Que la grammaire soit retorse ? Admettons. Que le vocabulaire soit foisonnant et donc propice aux fourvoiements ? Admettons encore. Mais que la confusion entre les phonèmes (les sons) de la langue française soit une fatalité professionnelle, non.

Un journaliste de radio - à l'instar de cent autres - veut nous annoncer "un procès sous haute tension". Mais le pauvre homme n'y parvient pas et nous annonce un "prôcé sous hotte tonsion" (sic).

Bilan:
• deux fois le son Ô (comme dans beau) et le son Ö (comme dans botte) sont intervertis
• le son É (comme dans fée) est substitué au son Ê (comme dans aigle)
• le son EN (comme dans lisant) est transforme en son ON (comme dans lisons)

En quatre mots, le pro de la parole se trompe quatre fois de prononciation. Sur un total de sept syllabes, c'est statistiquement élevé - à défaut d'élévation constructive ou créative...

NB 1 : La transformation du son EN en son ON est une tendance nette de l'élocution médiatique. Cela s'explique par le fait que l'articulation du son ON demande un travail musculaire légèrement inférieur à ce qu'exige le son EN. Moralité : la paresse professionnelle peut se loger même dans ces infimes efforts-là.

NB 2 : On notera que le locuteur précité, qui transforme "haute" en "hotte", n'est affecté d'aucun accent régional l'empêchant de prononcer les Ô (comme l'accent provençal conduit à prononcer "Rhone" au lieu de "Rhône") puisqu'il nous parle par ailleurs d'un "prôcé". À l'appui de cette surdité à l'équilibre sonore des syllabes, il semble que le seul repère soit l'idée fausse selon laquelle il n'existerait pas de corrélation impérative entre l'orthographe des mots et leur juste prononciation. Et selon laquelle la façon de prononcer les voyelles serait dès lors une affaire de liberté individuelle et d'esthétique personnelle. Or, c'est faux dans le cas général. Et plus faux encore dans le cas particulier de professionnels de la prononciation.


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vendredi 5 mai 2017

les personnels de l'entreprise face aux publics du musée


"Les publics", "les personnels" : la préciosité et le dogmatisme s'allient ici pour nier l'existence en français d'un singulier général. Celui grâce auquel nous aimons le bon vin, allons faire bronzette en été et voyageons par le train. Alors qu'il existe certes une multitude de bons vins, plus d'un été dans nos vies et plus d'un train dans nos voyages.
 
Dans une sorte d'entomologie sociale de mauvais aloi, épinglant chaque sous-groupe humain selon sa spécificité, la langue syndicale et celle du tourisme sont tombées tacitement d'accord pour imposer peu à peu dans le discours des pluriels vains. En France, plus un musée ne reçoit du public. Tous reçoivent désormais des publics.

Cette habitude de morceler en un pluriel superflu un terme désignant un groupe composite est récente dans le secteur du tourisme et de la culture, mais déjà ancienne dans le vocabulaire de l'entreprise. C'est peu après mai 1968 que les Directeurs du personnel se sont trouvés confrontés aux revendications des personnels. Sans doute parce que ce n'étaient pas les mêmes délégués du personnel qui défendaient les intérêts des cadres et ceux des ouvriers, des fraiseurs et des comptables, etc.

Dans le cas de la culture et du tourisme, la justification avancée par les promoteurs de cette mode de l'accueil des publics est la suivante : les handicapés (pardon : "les personnes en situation de handicap") ne se confondent pas avec les valides ; et les enfants (pardon "les scolaires") sont un autre public que les adolescents, les bébés ou les adultes, eux-mêmes dignes d'être subdivisés en séniors, actifs, chômeurs, journalistes, enseignants, touristes, chercheurs, membres de comités d'entreprise, militaires ou fonctionnaires civils. Et parmi les fonctionnaires civils, n'oublions pas de distinguer le public purement composé d'employés des collectivités territoriales et le public regroupant exclusivement des membres de la fonction publique d'État... Comme si toutes ces composantes n'étaient pas unifiées par un même statut : celui de visiteur actuel ou potentiel du musée. Celui de membres du public, dans toute son inéluctable diversité.

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Illustration : en ces temps difficiles pour la Guyane, un insecte de Guyane française, d'une beauté difficilement surpassable. 

mercredi 3 mai 2017

prejudice ou préjudice ?

L'un des faux amis les plus trompeurs entre le français et l'anglais est le mot prejudice (anglais, sans accent aigu) ou préjudice (français). En anglais, your prejudice, ce sont vos préjugés. Ce sont souvent eux qui porteront préjudice et non l'inverse ! On notera que l'anglais prejudice est invariable : prejudice, ce sont les préjugés. De même, le verbe to prejudice ne signifie pas porter préjudice.

Le 16 mars 2017, l'AFP s'est engouffrée dans ce piège et a entraîné tous les médias francophones d'Europe à sa suite. Au sujet d'un décret présidentiel repoussé, la veille aux USA par un magistrat hawaïen, on nous a répété que ce décret avait été reconnu susceptible de causer "un préjudice irréparable", alors qu'il a été déclaré de nature à inscrire des préjugés (religieux, en la circonstance) de façon irrémédiable dans la législation américaine.