mardi 10 mai 2011

abrutir et être abruti

Dans le français contemporain, le verbe abrutir et le verbe caillasser connaissent des sorts diamétralement opposés.

Caillasser est un verbe argotique qui s'impose depuis quelques années dans la langue médiatique comme un verbe correct, digne d'être employé sans guillemets ni précautions oratoires, au sens de lapider ou de jeter des cailloux.

Inversement, le verbe abrutir est perçu à tort comme insultant. Notamment dans sa forme passive, par confusion avec l'emploi substantif de son participe passé, un abruti, qui n'est pas le sens premier mais second. Être abruti de fatigue, être abruti de douleur, abruti par le bruit, ou abruti par le soleil [Albert Camus in L'Étranger], cela ne fait pas de vous un abruti. Être abruti est un état provisoire de diminution ou de ralentissement des facultés cognitives. Être un abruti est un état supposé permanent de privation de toute vivacité intellectuelle.

Si l'on se reconnaît parfois diminué par la fatigue ou la peine ou la contrainte morale, on se targue rarement d'être dans un état permanent d'abrutissement, et c'est pourquoi l'on perçoit comme une insulte d'être désigné comme "un abruti". L'abrutissement vous rend abruti sans faire de vous pour autant un abruti. On aurait bien tort de s'offenser d'être décrit comme temporairement abruti de sommeil ou abruti par le sommeil, le chagrin, ou la routine d'un travail trop répétitif. Car ce sont là des tournures plutôt compatissantes, et en tout cas impeccablement respectueuses dans leur formulation. À moins que l'on soit porté à considérer le sommeil comme un avilissement coupable, et l'acceptation d'un travail répétitif comme une turpitude répréhensible. Ce qui serait le fait d'un abruti...

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