jeudi 29 décembre 2016

"être vent debout" : sens et contresens

"Vent de bout" est un terme de navigation à voile indiquant qu'un bateau se trouve exactement face au vent et n'avance donc plus. Qu'il est privé de vitesse et de possibilité de manœuvre, toutes voiles dégonflées, inerte.

C'est donc dans un sens faux que cette expression est devenue insidieusement un tic de la langue médiatique et politique, une dizaine d'années après l'an 2000.

Lorsqu'un orateur politique nous annonce aujourd'hui que ses partisans sont "vent debout contre" telle ou telle réforme, il s'imagine nous annoncer qu'ils s'y opposent avec vigueur, comme redoutablement campés sur leurs deux jambes dans un vent funeste. Mais il dit exactement le contraire : il nous apprend qu'ils sont réduits à l'impuissance et immobiles dans une mer qui s'agite sans eux...

Ce n'est pas une lourde impropriété de terme, juste une petite erreur de cap sémantique. Car à 15° près dans la rose des vents, ces opposants pourraient cesser d'être immobiles "vent debout" et commencer à lutter "au près". C'est-à-dire en remontant hardiment, et très efficacement, contre le vent qu'ils combattent.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

mercredi 28 décembre 2016

impacter

Le verbe "impacter" ressemble à du français, mais ce n'en est pas. C'est un barbarisme à prétentions anglophones, employé dans divers sens liés à la notion d'impact.

• Impact physique. Ce sont ici les verbes percuter, heurter, frapper et leurs synonymes qui doivent toujours être employés au lieu du barbarisme "impacter". Exemple correct : "la balle l'a frappé ici ; on en voit nettement l'impact."

• Impact immatériel, symbolique, émotionnel. "Impacter" remplace ici abusivement des verbes comme affecter, toucher, heurter, ébranler, perturber, déstabiliser et tous leurs synonymes exprimant un effet subtil ou violent sur un élément immatériel, sur une émotion, sur un destin, sur un projet.

Ainsi, une étude d'impact s'efforce-t-elle de déterminer dans quelle mesure une intervention affectera une situation donnée. Dans quelle mesure elle influera sur l'état actuel. Et non dans quelle mesure elle "l'impactera" (sic).

Les professeurs avaient autrefois l'habitude d'étiqueter certains élèves "partisan du moindre effort". C'est un label qui convient bien aux personnes adultes et professionnelles* de la parole ou de l'écrit en langue française qui ne font plus même l'effort de trouver dans un vocabulaire de fin d'études primaires le verbe juste pour exprimer ce qui résulte d'une influence, d'un choc ou d'un impact.

En ce sens, "impacter" signifie : "avoir un poil dans la main dans la tête".

POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI  

* Tiens ! Encore un exemple de neutre de forme féminine qui démontre que ce n'est pas "le masculin qui l'emporte" dans les pluriels mixtes, mais parfois le neutre de forme féminine (comme ici : les personnes [...] professionnelles) parfois le neutre de forme masculine. Puisse cette guéguerre des genres cesser bientôt, car elle se livre sur une base fausse et un postulat consternant : le neutre d'apparence masculine n'est pas une offense aux femmes (qui seront sans discrimination un mannequin, un témoin, un beau brin de fille, un cas à part, un haut personnage, un fardeau, un bonheur, un poison, un boulet, un numéro deux, un individu suspect, un puits de science, un trésor, un cœur d'artichaut, un danger public, un médecin, etc) pas plus que le neutre féminin n'est une offense aux hommes (qui restent une personne, une victime, une ordure, une sommité, une racaille, une sentinelle, une célébrité, une gloire locale, une balance, une canaille, une âme en peine, une sorte de génie, une espèce d'imbécile, une personnalité, une révélation, etc).

dimanche 11 décembre 2016

ambiguïté et ubiquité

Mot d'enfant d'un commentateur sportif radiophonique pourtant adulte, à propos de Machin-Truc, footballeur de son état, pressenti pour jouer à la fois en France et en Espagne :"il n'a pas le don d'ambiguïté".

Contrairement à l'ambiguïté qui ne vous situe nulle part, l'ubiquité est le don d'être partout à la fois.

L'étymologie latine en est limpide : ubi signifie ; de là, ubique, qui signifiait initialement et où, donc là aussi, a fini par prendre en latin le sens de partout. L'ubiquité de la maîtrise approximative de la langue par les professionnels de l'actualité sportive se manifeste au détour de confusions de ce genre...


CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•] 

mercredi 30 novembre 2016

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait devant ses subalternes une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eût infligé à un subordonné pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi !", s'exclamait-il et s'exclame-t-il encore.

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et clamerait à ses camarades, par-dessus l'autorité de ses supérieurs : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

mercredi 16 novembre 2016

bleu cocu

Aujourd'hui, l'infidélité est jaune. Jaune cocu. Sous Louis XI, en France, elle était bleue : "les bleu-vêtus", c'étaient les maris trompés. La langue évolue avec liberté, la condition humaine se perpétue avec libertinage...
Mais quand un évènement devient un événementiel (sic), et quand de bonnes relations deviennent un bon relationnel (sic), la langue évolue-t-elle ou se dénature-t-elle ? La réponse est dans la question : ici la nature des mots s'altère. Les adjectifs dérivés des substantifs évincent les substantifs eux-mêmes. Ils les font cocus. Sans liberté ni libertinage, hélas, mais dans une vaniteuse surcharge de syllabes.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

dimanche 13 novembre 2016

mandat et mandature

Terme réprouvé par les académiciens français et par tout locuteur soucieux de sobriété, il semble que la mandature, malgré sa jolie sonorité évocatrice de législature et de robe de bure, n'existe pas. 

Ce ne serait qu'un néologisme élégant mais vain, installé dans le vocabulaire des orateurs politiques et de ces journalistes que la durée des mandats électifs passionne. Aucune mandature ne serait légitime, et seuls le seraient les mandats : le mandat de maire, de député, de sénateur, par exemple. "Oui mais..." protestent divers journalistes et politiciens "... la mandature c'est la période durant laquelle s'exerce le mandat". Eh bien non. L'Académie française ne laisse planer aucun doute là-dessus : le mot mandat désigne aussi bien la fonction que la période pendant laquelle cette fonction est exercée.

Mais le monde francophone comprend une vaste population de grenouilles fortement désireuses de sembler plus savantes que le bœuf, et qui enflent à plaisir leur discours en optant avec une constance remarquable pour le terme inutile mais long, plutôt que pour le terme juste mais trop peu ronflant à leur goût... Faut-il adresser ce grief aux orateurs qui ont inclus la "mandature" dans leur lexique, malgré sa superfluité indéniable ? Ou faut-il leur reconnaître cette liberté, afin que les détenteurs d'un mandat aient leur mandature, comme les législateurs ont leur législature et les paons leur parure ?

Nos chers mandés semblent en avoir tellement envie, que ce serait peut-être méchant de la leur refuser.
En tout cas, la Mission linguistique francophone s'en abstient.

A voté !


POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE, CLIQUEZ ICI

vendredi 11 novembre 2016

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis les années 2000 une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance de la sanction" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]

mercredi 9 novembre 2016

snobisme et sexisme des alumni

Inquiétante, cette prise de distance croissante des grandes écoles et universités de France vis-à-vis de leur propre langue : non, il n'y a ni pertinence ni légitimité à rebaptiser "alumni" les associations d'anciens élèves d'écoles francophones ni leurs anciens élèves eux-mêmes.

Le pluriel du mot latin alumnus (signifiant élève, au masculin) n'est évidemment pas arrivé chez nous par le latin, mais par imitation servile d'un emprunt déjà très ancien des étudiants nord-américains au latin. Notre ré-emprunt est nettement digne des moutons de Panurge, comme en atteste sa propagation aussi soudaine et fulgurante que tardive : les moutons ont le réflexe vif mais l'esprit lent.

Nous ferions mieux d'imiter les universités des USA pour leurs extraordinaires fanfares de plusieurs centaines de musiciens. Ces formations artistiques et ludiques persistent à briller par leur absence dans nos universités, où l'apprentissage d'un instrument de musique ne fait plus le poids dans la journée d'un étudiant - non plus que dans l'esprit d'un président d'université, manifestement - face aux joies du pianotage à deux pouces sur un téléphone portable...

Pour en revenir aux alumni, il est étonnant que les institutions de l'enseignement supérieur ne se soient pas émues de l'adoption de ce masculin pluriel nettement genré, puisque le latin comprend aussi le féminin pluriel alumnae et le neutre pluriel alumna. C'est donc bien le masculin mâle qui a été adopté, et non le neutre pluriel plus approprié pour des ensembles mixtes.

A défaut de s'émouvoir de cette nouvelle étape d'américanisation de notre culture estudiantine par l'invasion des alumni directement importés d'outre-Atlantique sans passer par Rome, les étudiantes elles-mêmes eussent pu s'émouvoir de la prédominance masculine qui s'y attache, peu compatible avec les efforts sincères de la société pour éradiquer les marques d'infériorisation d'un sexe par un autre. Encore eut-il fallu qu'elles sussent distinguer le masculin pluriel d'une langue morte, et qu'elles ne fussent pas éblouies par le miroir aux alouettes de l'exotisme américanisant qui étincelle dans ce suivisme cuistre.

POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI
Pour prendre directement connaissance des missions de la Mission, cliquez ici.

jeudi 3 novembre 2016

le ridicule tuera-t-il incessamment sous peu ?

Popularisée, et peut-être inventée, dans les années 1970 par un animateur de radio français nommé Gérard Klein, la formule "incessamment sous peu" visait un effet comique par l'association de deux synonymes en une expression sottement redondante et ampoulée. En effet, comme chacun le savait encore dans les années 1970, les adverbes incessamment et sous peu sont deux exacts synonymes signifiant l'un comme l'autre d'un instant à l'autre, dans peu de temps, avant longtemps, bientôt, très bientôt, rapidement, etc.

Il est particulièrement navrant, voire inquiétant, d'entendre un demi-siècle plus tard des professionnels du discours sérieux (pédagogues, politiciens, journalistes, rédactrices et rédacteurs divers) ignorer la synonymie entre incessamment et sous peu, au point de reprendre l'expression comique "incessamment sous peu" avec gravité, en imaginant s'exprimer ainsi de façon raffinée.

Dans d'autres métiers, pareilles bourdes ne sont pas admises. Les financiers et comptables sérieusement convaincus que l'équation "zéro + zéro = la tête à Toto" est un axiome d'Euclide sont pris pour des zozos et rapidement sommés de retourner sur les bancs de l'école. On peut en penser autant de l'envoyée spéciale d'une chaîne de télévision nationale qui, en plein journal télévisé, rend compte d'une catastrophe en recourant sans rire à la locution risible "incessamment sous peu" (sic) au lieu d'une seule de ces deux expressions de la même idée.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE 

mercredi 2 novembre 2016

les vingt-quatre dernières heures

La langue française a subi ces vingt dernières années une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre.

La grande majorité des journalistes, des orateurs politiques et des rédacteurs publicitaires [seules cibles de la causticité de nos rappels élémentaires en matière de maniement de la langue] nous parlent des "prochaines 48 heures" ou des "dernières 24 heures". Entraînant le public à patauger dans les fautes qu'ils banalisent, ces professionnels de la langue vivent sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais, langue étrangère dans laquelle l'ordre des mots est ici l'inverse du nôtre.

En français, l'adjectif cardinal (un, deux, trois, etc) doit toujours se situer avant l'adjectif qualificatif. Ce n'est pas une option, c'est une obligation.

Pour expliquer les choses moins savamment, nul n'ignore que le français exige que l'on dise : "j'ai trois grands enfants", et non : "j'ai grands trois enfants" ; et "les dix plus belles villes du Maroc" plutôt que "les plus belles dix villes du Maroc". Sous peine d'incohérence, on ne peut donc pas dire "les dernières vingt-quatre heures", pas plus que "les dernières vingt-quatre secondes". Le seul ordre correct de ces mots est : "les vingt-quatre dernières heures", "les vingt-quatre dernières secondes".

Cette règle intangible du français se vérifie aisément pour les jours écoulés ou à venir : chacun dit bien "dans les deux prochains jours" et non "dans les prochains deux jours". L'ordre à respecter est exactement le même pour "les quarante-huit prochaines heures", synonyme de "les deux prochains jours".

N'est-il pas vertigineux de devoir rappeler à des professionnels de la langue sur quelles fondations doit s'édifier leur discours, et ce jusque dans l'ordre le plus élémentaire des mots ?

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

samedi 29 octobre 2016

a-t-elle l'air sérieuse ou l'air sérieux ?

La forme extrême du purisme s'appelle l'hypercorrection. C'est une méprise qui porte à considérer comme fautive une formulation ne méritant en réalité aucune réprobation.

Ainsi en va-t-il de la croyance erronée selon laquelle l'expression "elle n'a pas l'air méchante" serait fautive, puisque le mot air est masculin et qu'il faudrait donc voir en "méchant" une épithète qualifiant l'air (méchant) de cette personne et non la personne (méchante) elle-même. Or, cette analyse est rarement juste et souvent entachée d'hypercorrection, car fausse.

Lorsque c'est effectivement l'air adopté par la personne qui est qualifié, bien sûr le qualificatif de son attitude ou de son expression du visage doit être au masculin : "elle a un air absent" signifie qu'elle affiche une expression absente, un air absent. Tandis que "elle a l'air absente" signifiera qu'elle semble ne pas être là : "j'ai cherché Adeline, je ne la trouve nulle part, elle a l'air absente" doit s'accorder au féminin car c'est Adeline qui apparaît comme étant absente, ce n'est pas son air qui est absent.

Il se trouve que l'expression "avoir l'air" est aussi employée dans un français impeccable comme synonyme des verbes paraître ou sembler. Dans ce cas, il faut toujours accorder l'adjectif avec le genre du sujet qui a un certain air : si elle semble compétente, alors "elle a l'air compétente" est parfaitement juste, sur le plan grammatical comme sur celui du style.

Car "elle a l'air" signifie ici "elle a l'air d'être", autrement dit, "elle semble". C'est ce que que les linguistes appellent une locution figée, porteuse d'un sens qui doit être pris en compte pour lui-même. Voilà pourquoi notre cosmonaute, dont l'air est rieur, a cependant l'air sérieuse. Elle nous semble sérieuse.

Il est même des cas dans lesquels accorder le qualificatif au masculin en dépit d'un sujet féminin est pour le moins maladroit, voire indéfendable. Ainsi est-il étrange de dire qu'une table a l'air branlant plutôt que branlante. Car on voit mal une table adopter un air : les objets inanimés n'ont pas d'expressions faciales ni de postures comportementales, et n'adoptent donc aucun air qui puisse être qualifié pour lui-même.

Il est préférable de considérer que les qualificatifs ne s'appliquant pas à une expression du visage ni à un comportement doivent toujours être accordés avec le genre du sujet, et non avec le genre du complément air : cette exposition [féminin] a l'air ennuyeuse (elle semble ennuyeuse), cette bague [féminin] a l'air précieuse (elle semble précieuse), cette table a l'air branlante.

L'Académie française le confirme. C'est pourquoi toute contestation du présent rappel aura l'air peu judicieuse - et non l'air peu judicieux.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]

* Illustration : une astronaute italienne du nom de Samantha Cristoforetti ayant l'air sérieuse (= l'air d'être sérieuse), puisqu'elle est apte à se voir confier une mission spatiale, mais n'ayant pas l'air sérieux (= n'ayant pas sur le visage un air sérieux) puisqu'elle nous sourit.

* NDA : en tant que synonyme de sembler ou paraître, le groupe "avoir l'air" peut non seulement ne pas être complété par une épithète du mot air, mais être complété par un adverbe et non un adjectif : "elle a l'air ailleurs", dira-t-on dans un français irréprochable à propos d'une personne en train de rêvasser. Car elle a l'air d'être ailleurs.

dimanche 16 octobre 2016

comment dénommer le nommage

En juin 2010* est paru un Guide pratique de la dématérialisation des marchés publics, proposé par la Direction des affaires juridiques du ministère français de l'Économie, de l'Industrie et de l'Emploi. Au glossaire de ce guide, la Mission linguistique francophone a relevé la présence importune de trois barbarismes.

Le premier de ces barbarismes est le "nommage" (sic). Rappelons succinctement pourquoi il convient de faire barrage à la promotion de ce terme, et pourquoi il semble nécessaire de veiller à son éviction des textes réglementaires francophones, plutôt que de les voir répertoriés par un de nos ministères.

Nommage est une récente et inculte traduction - même pas mot à mot, mais syllabe à syllabe - de l'anglais naming. En français, l'action de donner un nom n'est pas "le nommage" (sic) et n'a aucun besoin de l'être, ni en informatique ni ailleurs. Selon le contexte et la nature exacte de l'action de nommer, les termes traduisant correctement cette action (et traduisant donc correctement l'anglais naming) sont : dénomination ; appellation ; désignation ; baptême ; nomenclature.

Le problème dans le fait d'admettre nommage au lieu de appellation ou dénomination ou désignation ou nomenclature, c'est qu'il ne reste plus qu'à aller jusqu'au bout de ce lavage de cerveaux et admettre "parlage" au lieu de conversation, parole, discours ou expression parlée ; puis "motage" au lieu de définition ou traduction d'un mot ; "donnage" au lieu de don, donation, offrande, cadeau ou restitution ; "mangeage" au lieu de repas, alimentation, digestion ou voracité ; etc. Bref, il ne reste qu'à donner, en haut lieu [dans les services ministériels tel celui précité, notamment], l'exemple de s'abstenir d'aller fouiller dans cet aire de l'encéphale humain où se trouvent stockés les mots justes pour les idées précises, et de se mettre à parler ainsi purement avec ses maxillaires, en juxtaposant des phonèmes simples, les premiers venus à la bouche, pas même à l'esprit.

Que décidons-nous pour notre temps et ceux à venir : de foncer tête baissée dans cette voie, ou d'endiguer cette régression ?

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•] 

*Date de première parution de cet article.

lundi 10 octobre 2016

droit opposable

Votre droit est, par définition, ce que vous pouvez opposer à qui vous en prive ou le conteste. La formule droit opposable est donc un tel pléonasme que nous nous faisons un devoir d'économiser votre temps et le nôtre en ne le démontrant pas plus longuement.

Mais nous nous faisons aussi un devoir de souligner que la formule droit au logement opposable, pourtant avalisée depuis peu par le gouvernement français, est une absurdité. Car, par sa construcion grammaticale de son complément, elle annonce le droit à quoi ? Au logement opposable. Le droit à un certain type de logement, le type "logement opposable".

On voit que remédier à cette absurdité en rapprochant l'épithète opposable du mot droit qu'il qualifie en réalité , et non du mot logement, ne ferait toutefois pas beaucoup mieux : "droit opposable au logement" évoque maintenant un droit qui peut être opposé à quoi ? Au logement...

La solution naturelle, amis législateurs et communicants, est de ne s'adonner ni à l'erreur de construction ni au pléonasme et d'appeler clairement et simplement ce droit vital droit au logement.

L'autre solution, si l'on doit se cramponner à l'adjectif opposable, c'est de ne pas perdre de vue l'opposition dont il est question, et de la dire plutôt que de dire l'inverse : c'est un droit opposable à la privation de logement. Pas au logement !

Cette reformulation est sans ambiguïté ni maladresse, et le pléonasme s'éloigne avec elle. Car il s'agit d'un droit (au logement) dont on souligne un corolaire perdu de vue (le droit de ne pas se résigner à être dépourvu d'un logement), sans se tromper de complément.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

samedi 8 octobre 2016

...et autres inepties

Dans les pages du journal Le Monde, un article intitulé "Adidas et autres Coca-cola misent gros" semble affirmer par ces mots qu'Adidas est un Coca-cola parmi d'autres... Ce qui ne veut strictement rien dire - à moins que le jus de chaussette de sport soit depuis peu mis en bouteille.

Cet usage de la locution "et autres" suivie d'un terme qui ne désigne pas un ensemble d'éléments incluant le précédent est à bannir. Non pour des raisons de style ou d'esthétique, mais parce qu'il convient, si l'on aspire à vivre le plus heureux possible, de s'abstenir de passer pour parfaitement stupide devant son auditoire. On entend pourtant, encore de nos jours, de nombreux orateurs professionnels (journalistes, politiciens, enseignants) procéder à des énumérations de ce genre : "les tigres, pumas et autres lions". Or, ni les tigres ni les pumas n'étant des lions, il ne peut exister "d'autres lions" à ajouter à ceux que seraient déjà les tigres et les pumas !

Sous peine d'aboutir à un énoncé incohérent, la formule "et autres" doit toujours être suivie - explicitement ou implicitement - d'une catégorie commune à tous les éléments de l'énumération. Dans l'exemple ci-avant, il faudrait dire : "tigres, pumas et autres félins" ou "tigres, pumas et autres fauves". À la rigueur, on peut aussi placer "et autres" en extrême fin d'énumération, sans préciser la catégorie : "tigres, pumas, lions et autres" - sous-entendu "autres félins, autres fauves", etc.

Mais dire : "il portait tout un arsenal - fusils, pistolets, grenades et autres sabres" est aussi absurde que de dire "j'ai emmené en vacances femme, enfants et autres chats". A moins d'être un papa gato [chat en espagnol], bien sûr.

POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

dimanche 2 octobre 2016

quand tout est "sécurisé", plus rien n'est sûr...

Réédition de notre article de 2010

En France, le discours ambiant des premières années du vingt et unième siècle a été pétri de considérations sur la sécurité.

Si le vif succès du mot "insécurité" n'appelle pas de mise en garde, il n'en va pas de même pour l'emploi fautif des barbarismes "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation", actuellement omniprésents dans le vocabulaire des professionnels de la langue et, par contrecoup, du public.

Il en a résulté des dérives lexicales malencontreuses, qui semblent avoir irrémédiablement appauvri notre langue. Des termes précis au sens exact, non interchangeables, sont anéantis par un terme passe-partout au sens vague, emprunté à l'anglais. Si "évolution" il y a, elle se fait ici par atrophie. Il en résulte une infirmité dont les orateurs professionnels ne semblent pas s'aviser.

Les choses ne sont plus sûres, elles sont "sécurisées".
Les biens et les personnes ne sont plus en sécurité, ils sont "sécurisés".
Les inquiets ne sont plus rassurés, ils sont "sécurisés".
Les faibles ne sont plus protégés, ils sont "sécurisés".
Les objets convoités et les gens menacés ne sont plus mis en lieu sûr, ils sont "sécurisés".
Les activités à risque ne sont plus encadrées ni surveillées, elles sont "sécurisées".
Les périmètres dangereux pour notre sécurité ne sont plus interdits ni bouclés, ils sont "sécurisés".
Les falaises, les voûtes, les murets qui menacent de s'écrouler ne sont plus consolidés ni étayés, ils sont "sécurisés".
Les champs de mines ne sont plus déminés, ils sont "sécurisés".
Les villes assiégées ne sont plus envahies ni conquises ni prises ni même défendues, comme elles l'étaient jadis ; les correspondants de guerre nous informent maintenant qu'elles sont "sécurisées" par l'assaillant (c'est-à-dire qu'il s'en est rendu maître) ; ou "sécurisées" par l'assiégé (s'il se défend bien).

Bref, "Sécurisé/sécuriser" peuvent signifier tout et son exact contraire.

Mais cette vacuité de sens n'est pas leur moindre défaut. On oublie que "sécuriser" et "sécurisé" sont initialement des barbarismes dérivés d'une mauvaise traduction du verbe anglais "to secure", signifiant "assurer", "rassurer", "rendre sûr", "garantir".

Paradoxe ultime : aussi présent qu'il soit sous divers aspects déformés, le mot sécurité lui-même perd sa vigueur de jour en jour et vit dans la plus grande insécurité, menacé de disparition sous les coups lourds et gauches du barbarisme "sécurisation" (sic) - un synonyme illégitime dont abusent rédacteurs et locuteurs professionnels, tous secteurs confondus - organismes officiels compris.

Conclusion : "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation" sont à proscrire activement dans le langage courant (1). La langue française dispose de tous les mots voulus et n'a nul besoin de ces néologismes paresseux qui dévorent les mots de sens clair. Ces parasites brutaux au sens vague, à la formation défectueuse, sont nuisibles à la clarté et à la cohérence des propos.

Car quand tous est "sécurisé", plus rien n'est sûr ni certain.

(1) Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer" ; mais laissons-leur la jouissance exclusivement technique de ce jargon qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions que celle-ci en français courant, sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé. 

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE
 

samedi 24 septembre 2016

métier n'est pas un adjectif

Le site officiel du ministère de l'Intérieur français a annoncé simultanément un bonne et une mauvaise nouvelle, et l'a fait en ces termes, extraits d'une offre d'emploi : "intégrer une direction qui comporte une grande diversité de domaines « métier » avec de hauts niveaux d’expertise, c'est l'opportunité que vous propose [le] ministère de l'intérieur."

Cherchant à se libérer de l'obligation de trouver le mot juste, on remarque que le rédacteur de l'annonce du ministère, gêné par sa propre carence, s'est senti obligé d'entourer "métier" de guillemets, comme si cela gommait ou atténuait la faute de français. Détrompons-le charitablement :

1°/ non, "métier" n'est pas un adjectif qualificatif ;
2°/ non, un mot au singulier ne peut pas qualifier un mot au pluriel (ici, le nom commun domaines) ;
3°/ non, les guillemets ne gomment pas les fautes, ils les enjolivent à peine.

Il n'est donc pas permis d'écrire domaines "métier" au lieu de domaines professionnels.

Si l'on veut toutefois conserver le mot métier, alors cette affligeante "grande diversité de domaines métier" doit devenir simplement une grande diversité de métiers.

La mauvaise nouvelle, c'est qu'il y a ainsi quatre fautes de français dans ce seul membre de phrase : trois impropriétés de termes (dont deux anglomanies : "opportunité" et "expertise") et un viol de la syntaxe.

La bonne nouvelle, c'est que le poste de rédacteur compétent n'étant manifestement pas déjà pourvu, le ministère de l'Intérieur entend peut-être remédier à cette lacune en recrutant quelques rédacteurs avec qualification de haut niveau (alias "haut niveau d'expertise") en langue française.

Mais la mauvaise nouvelle, c'est aussi que tout candidat s'étant appliqué au cours de sa vie à se doter d'une excellente maîtrise de sa langue maternelle s'exposera ici à ne pas voir cette qualité reconnue, dans la mesure où les recruteurs n'ont rien trouvé à redire à la formulation défectueuse précitée et sont donc sourds et aveugles à leur propre langue. Inaptes à distinguer une véritable compétence rédactionnelle ("un bon rédactionnel" comme ils disent) d'une aptitude à imiter servilement les travers langagiers ambiants.

Il existe probablement une autre mauvaise nouvelle encore entre les lignes de cette offre d'emploi : c'est qu'en dépit de l'ordonnance de Villers-Cotterêts [du 5 août 1539, déjà], il n'est pas permis de tenir tête à un chef qui vous dicte une ânerie linguistique à s'arracher les cheveux. Car il est plus périlleux que jamais de se singulariser par sa maîtrise de la langue dans des milieux professionnels qui reprennent à leur compte les formulations les plus navrantes et s'en gargarisent pour mieux se souder, tous métiers confondus.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•] 

mercredi 21 septembre 2016

alerte au "géocaching" !

Un néologisme véritablement monstrueux [NDE : nous sommes avares de ce genre de qualificatifs, mais ici il s'impose] déboule dans nos oreilles et sous nos yeux : le géocaching (sic).

Aïe, aïe, aïe, que d'ignorance condensée en si peu de lettres...

Il s'agit de ce qu'on appelait jusqu'à présent une chasse au trésor, une course d'orientation ou un rallye. La seule nouveauté supposée étant l'usage de la boussole GPS de son téléphone portable au lieu d'une boussole magnétique à l'ancienne. Cette évolution technique n'appelle pas de terme nouveau, pas plus que la navigation n'a changé de nom en passant de la voile latine au moteur hors-bord, et pas plus que la gloutonnerie n'a besoin de changer de nom selon qu'elle se rassasie à la fourchette, à la baguette ou avec les doigts.

L'honorable amusement consistant à retrouver des objets cachés dans la nature se voit depuis peu dénommé par le terme précité, lequel est d'une connerie sans bornes [NDE : nous sommes avares de ce genre de trivialité, mais ici elle s'impose]. Bien sûr, la caisse de résonance des vogues niaises et des terminologies sauvages qu'est trop souvent Wikipédia lui octroie une entrée.

Une telle imbécilité terminologique - "le géocaching" (sic) - a-t-elle sa place dans une prétendue encyclopédie francophone, sans avertissement au lecteur ? Bien sûr que non, et pas davantage dans une encyclopédie anglophone. Parce que le terme est inepte dans ces deux langues, sans ergotage possible.

Le verbe anglais to market ("mettre sur le marché", "commercialiser") donne marketing, son participe présent, à partir duquel apparaît l'anglicisme le marketing, créé par substantivation du participe présent d'un verbe existant bel et bien en anglais. Tout ça est cohérent. Mais le verbe "to cache", lui, n'existe pas ! La création "caching"(sic)  est donc incohérente : en anglais, "cacher" se dit "to hide", comme chacun sait. En anglais, le mot "cache" n'existe que comme nom commun signifiant la même chose qu'en français : une cache. Mais pas le moindre verbe "to cache" à l'horizon. Donc pas de "caching" possible, et moins encore de "geocaching" - ni de "géocaching" pour l'écrire comme dans Wikipédia. L'abruti d'anglophone [NDE : nous sommes avares de ce genre de qualificatifs, mais ici il s'impose] qui a créé ce néologisme ne maîtrise donc pas sa propre langue, et croit dur comme fer que les noms communs se conjuguent ! Aussi fâché soit-il avec la plus élémentaire compréhension des mots, il trouve quelques suiveurs chez les anglophones. Cela ne nous oblige pas, nous francophones, à suivre sans réfléchir ces suiveurs irréfléchis.

Rappelons que l'accent aigu n'existe pas en anglais, et que le "géocaching" est donc une stupidité encore supérieure au "geocaching".

Nous avons invité les vigiles de Wikipédia à expulser cette ineptie de l'encyclopédie qu'ils contrôlent d'une main de fer. Ou à rebaptiser ce concept d'un nom irréprochable ou moins défectueux (et non le "renommer", ce qui signifierait "lui donner une excellent réputation" ; on tend à l'oublier). Hélas, le contrôle des administrateurs masqués de la sphère wikipédienne s'exerce trop souvent pour veiller à en maintenir le niveau d'exigence culturelle au ras des pâquerettes et sous la domination de la mode, plutôt que pour gommer de cette belle entreprise intellectuelle ce qui fait honte à l'intelligence collective des francophones comme des anglophones. Tel le "géocaching" qui ferait bien, en effet, d'aller se cacher.

lundi 29 août 2016

une médaille olympique n'est pas une breloque

La grande fête olympique a rimé, une fois encore, avec grande dé-fête linguistique.

Les commentateurs sportifs les plus en vue se sont surpassés dans le dérèglement lexical, syntaxique et phonétique. Ainsi a-t-on pu entendre dire qu'un lutteur avait "bien paradé l'attaque" (sic) de son adversaire (comprenez : "bien paré l'attaque"), et qu'un judoka avait fait preuve de beaucoup de tact (sic) pour arriver en demi-finale (comprenez : beaucoup de sens tactique). Mais cela ne serait rien sans l'avalanche de termes argotiques que les journalistes sportifs ne perçoivent plus comme tels : les pattes, la tronche, le mec, etc. Summum de cette perte de repères lexicaux et d'incapacité à ajuster le niveau de langue du commentaire sportif : les médailles, si noblement méritées, sont désormais qualifiées de breloques. Le comble de l'honneur rabaissé au comble de la trivialité... Et comme cela ne suffit toujours pas, il faut bien sûr s'emmêler délibérément les pinceaux dans les préfixes : en français, on décroche la place de premier ou la médaille qui va avec ; mais en langue de commentateur sportif, depuis peu, on accroche la place de premier ou la médaille qui va avec...

"Il faut que la langue évolue", entend-on dire. Certes. C'est sans doute pourquoi l'adjectif Olympique se prononce désormais Ôlympique chez les journalistes de la génération montante. Géniale évolution, en vérité, qui fait entendre un Ô au lieu d'un O, un oméga au lieu d'un omicron, au mépris de l'origine notoirement hellénique de ce mot. Car en grec, Olympe s'écrit avec un omicron (son ouvert comme dans coq) et non un oméga (son fermé comme dans gros). La prononciation fermée du O ouvert de Olympique est donc strictement illégitime, en grec comme en français.

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

jeudi 25 août 2016

danger et dangerosité



Un officier de police soucieux de parler savamment à la télévision explique que les scooters "présentent une dangerosité pour les piétons". Il ne sait plus que le mot juste, même pour parler savamment, est danger : si les scooters sont dangereux, alors ils présentent un danger, pas une "dangerosité".

La pataude "dangerosité" n'a aucun besoin d'exister puisqu'elle signifie exactement la même chose que le danger : la dangerosité est définie, par les professionnels qui ont adopté ce terme tarabiscoté, comme le fait d'être dangereux. C'est donc bien le danger. Car est dangereux ce qui constitue un danger. C'est même une lapalissade.

Avec deux fois et demi plus de syllabes que le danger (cinq au lieu de deux), la "dangerosité" est aussi inutilement hypertrophiée que l'est une  fonctionnalité au lieu d'une  fonction.

Perte de repères navrante mais sans autre danger (et non "sans autre dangerosité"), convenons-en, que de boursoufler notre langue et lui imposer de vaines acrobaties.

Le danger, cependant, c'est que ce détour par la préciosité plus ou moins ridicule soit sans retour. Et que le simple danger disparaisse distraitement des esprits comme a pratiquement disparu l'avenir, aujourd'hui spontanément remplacé par le futur.

jeudi 18 août 2016

viser plutôt que cibler

Sous les coups redoublés de la mode, qui entraîne volontiers les esprits vers le bas, et de la négligence, qui parachève ce nivellement, la langue française voit disparaître actuellement des mots que l'on croyait impérissables - et qui méritaient de ne pas périr.

Ces mots-là ne sont ni tarabiscotés ni désuets. On peine à croire qu'ils meurent sous nos yeux.

Cette extinction touche toutes les catégories de mots : verbes, substantifs, prépositions, adverbes, conjonctions...

La Mission linguistique francophone s'alarme en premier lieu de la disparition presque entièrement consommée de l'avenir, à la place duquel les professionnels francophones de la parole et de l'écrit optent désormais plus de neuf fois sur dix pour l'anglicisme "le futur" (en anglais, l'avenir se dit "the future").

Ainsi, l'avenir qui règnait sur les projets des peuples de langue française est destitué. Le futur s'est emparé des discours ambiants. On n'entend plus dire "à l'avenir, préviens moi avant de vider le congélateur" mais "dans le futur, etc". Cette déperdition est à mettre au passif des mauvaises traductions de presse et de séries télévisées anglophones. Ces traductions sont mal faites, certes, mais aussi mal supervisées par toute une filière de professionnels [relecteur de métier, correcteur, producteur, diffuseur, rédacteur en chef, ingénieur du son, journaliste, récitant, assistants, stagiaires] peu soucieux de distinguer un gallicisme d'un anglicisme.

Souvent, toutefois, l'anglais n'y est pour rien. C'est simplement la précision instinctive du mot qui s'effrite en une poussière d'à-peu-près.

Dans le cas de la disparition du verbe "viser", par exemple, l'anglais ne semble avoir pris aucune part. En français, jusqu'à présent, on visait une cible, on visait un objectif que l'on se fixait d'atteindre. Aujourd'hui, on ne vise plus. C'est trop d'effort que de faire le lien entre des mots aussi eu semblables d'aspect que cible et viser. Alors, on "cible". On cible une cible. Il faut bien se simplifier la tâche en toute circonstance, n'est-ce pas ?

CLIQUEZ ICI  POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

jeudi 14 juillet 2016

save the date : l'anglomanie parfaite

 
L'anglomanie s'exprime par l'abus de termes anglophones ou « anglomorphes », c'est-à-dire d'apparence anglaise.

L'anglomanie s'épanouit dans la tendance à employer des termes anglais bien que leur traduction française existe parfaitement. Elle culmine dans le recours à des termes inexistants dans la langue anglaise mais qui semblent lui avoir été empruntés (par exemple, le « pressing » cher aux commentateurs sportifs, employé par erreur à la place de l'anglais pressure, dont la formulation correcte en français est pression).

Plus insidieusement, l'anglomanie s'infiltre dans la tendance récente des Francophones à généraliser des constructions grammaticales contraires à la syntaxe du français mais conformes à la syntaxe de l'anglais (par exemple, en construisant le complément de nom par juxtaposition : « logement étudiant » au lieu de : « logement d'étudiant » ; « structure bois » au lieu de « structure en bois »).

L'anglomanie nous invite à la suivre quand des amis de langue maternelle française s'adressent à nous non pas à l'aide d'une invitation mais d'un irritant save the date (trois mots au lieu d'un, treize lettres et espaces au lieu de dix).

Ce sont des amis, alors on leur pardonne. Mais on se demande d'où leur vient ce snobisme, cette illusion que l'anglais les rend plus élégants, plus dynamiques, plus séduisants, plus nobles. D'où vient cette incapacité à comprendre qu'en parlant anglais entre francophones, ils ne s'adonnent pas à une activité valorisante, visionnaire et percutante, mais à une banalité rétrograde qui n'épate personne parce que son élitisme est émoussé depuis un siècle.  D'où cet aveuglement leur vient-il ? Réponse : de leur anglomanie.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]  

mercredi 13 juillet 2016

dataroom et meet-up au Grand Paris

L'établissement public de la Métropole du grand Paris s'est doté d'un site internet dont les intitulés vomissent la langue française avec une âpreté désolante. Jugez plutôt ce que la capitale élargie du monde francophone vous donne à lire comme titres de rubriques dans sa version française : dataroom, meet-up, agenda.

Agenda peut sembler irréprochable, si ce n'est que le mot est ici utilisé dans l'acception anglophone du terme. Ce n'est pas le petit carnet que l'on promène sur soi pour y noter ses rendez-vous (ce qui est l'unique sens de du mot agenda en français). C'est the agenda : le programme des activités à venir, l'ordre du jour, la liste des points à aborder. Mais on pourrait ne rien trouver à redire à cette métonymie [ métonymie = boire un verre au lieu de boire le contenu d'un verre] si elle ne venait pas corroborer le constat d'un snobisme anglomane omniprésent par ailleurs.

Car avec meet-up et dataroom, l'ambiguïté n'existe pas : c'est de l'anglais pur et simple, dépourvu de sens voisin en français. Cette communication négligente et pédante est supposée servir le dessein qui anime cet établissement public : faire plus amplement rayonner la capitale française.

C'est vachement bien parti, mon kiki.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

mardi 12 juillet 2016

la bientraitance s'installe lentement

La Mission linguistique francophone constate depuis 2012 la lente progression du néologisme bientraitance, employé dans l'univers de l'action sanitaire et sociale comme antonyme de maltraitance.
Cette création peut incommoder par son parfum technocratique ou surprendre par sa nouveauté, mais elle est irréprochable sur le plan étymologique et sémantique. Autrement dit, elle est bien construite et son sens n'est ni incohérent ni obscur. Maltraitance et bientraitance s'inscrivent dans la lignée de malveillance et bienveillance. Faire le mal et faire le bien ; veiller au mal et veiller au bien.

Pour confirmer la légitimité de la bientraitance, il reste aux francophones à assurer la vitalité de ce terme dans notre langue, en veillant à ce que son emploi ne soit pas à la fois accaparé et restreint par le secteur sanitaire et social, comme l'est depuis quelques années l'adjectif durable par le discours environnemental (cf. "ville durable", employé au sens abusif de "ville écologique" par analogie restrictive et hâtive avec le concept de "développement durable").


CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [MLF]

jeudi 7 juillet 2016

comment dire non

Non est notre adverbe de négation. Sa prononciation est bien connue : non, c'est "non" !

Pourtant, cette sonorité est déformée par de nombreux professionnels francophones de la parole qui croient devoir dissocier les deux lettres O+N de non dans certaines circonstances. C'est l'erreur que l'on entend par exemple dans la lecture de "non identifié" ou "non européenne" lorsque ces expressions sont prononcées "nonne européenne" et "nonne identifiée".

Quels que soient nos accents nationaux ou régionaux (qui sont ici une considération hors-sujet comme nous allons le voir plus loin), la seule prononciation correcte de non identifié ou non européenne est celle qui ne modifie pas le moins du monde la prononciation du phonème traduit par les lettres O+N dans non, tout en respectant la liaison obligatoire du N devant un mot commençant par une voyelle.

La prononciation sans faute est donc celle que l'on peut transcrire ainsi : "non n-identifié", "non n-inscrit", "non n-élucidé", "non n-européenne", etc.

Car il n'y a pas de traitement phonétique variable à réserver à l'adverbe invariable non. C'est aussi simple que ça : dans non conflictuel comme dans non intentionnel, c'est toujours le son -on de l'adverbe non que l'on doit entendre, jamais sa déformation en une syllabe composite NO+N.


EXPLICATION

Pourquoi ne faut-il jamais prononcer l'adverbe de négation non comme le mot nonne, même devant un mot commençant par une voyelle ?

Pourquoi ne s'agit-il pas d'une scandaleuse restriction de la liberté fondamentale de parler comme on veut mais de la simple nécessité d'éviter une confusion sonore objective, considérée à juste titre comme fautive par l'Académie française ?

Parce que, dans l'adverbe non comme dans frisson ou dans Lyon, les deux lettres O+N = ON n'ont plus d'existence sonore indépendante. Il faut oublier ce que chacune représente isolément.

Elles ne doivent évidemment pas être comprises phonétiquement comme la succession du son voyelle O et du son consonne N, mais comme une unité sonore fondamentale, un phonème, qui s'orthographie ON par convention graphique, mais que l'on pourrait aussi bien écrire ɔ̃.

Chacun sait bien [mais certains professionnels ont fini par l'oublier, d'où notre présent rappel] que pour articuler le son nasal ɔ̃ qui forme la rime de notre non et de notre nation, il faut faire abstraction de son écriture O+N héritée du latin, sous peine de répondre "nonne merci" au lieu de "non merci" !

Il en va de même pour le son voyelle ou de "flou" et de "oui mon chéri", écrit O+U bien qu'il ne soit pas à prononcer comme la succession d'un son O et d'un son U mais comme un phonème unique traduit par les deux signes ou dans notre convention graphique française, faute de mieux.

On se convaincra qu'il s'agit d'une pure convention orthographique visant à pallier l'absence d'une lettre spéciale pour le son ou en remarquant que, contrairement à nous, les anglophones n'ont jamais tranché entre de multiples conventions graphiques pour ce même phonème, l'écrivant tantôt OO ("food"), tantôt U ("flu", "rude"), tantôt UE ("true", "Sue", "blues") et tantôt OU ("you").


OBJECTION

Mais revenons à la prononciation de notre non si français pour nous faire l'objection suivante.

S'il est vrai - et ce l'est - que l'on ne doit en aucun cas transformer sa prononciation dans "non identifié" en "nonne identifié", pour ne pas dénaturer sa nasale ɔ̃, pourquoi bon+homme devient il un bon homme  (prononcé comme un bonhomme et non "un bon n-homme"), et pourquoi bon+ami se prononce-t-il correctement "bo n-ami" ?

Parce que notre langue n'est pas dépourvue d'exceptions et qu'il s'agit, en l'occurrence, d'un vestige de la diction latine réservé à l'adjectif bon.

Mais pour le reste, la règle du français moderne, c'est que la nasale ɔ̃ (alias ON) est une unité phonétique insécable et qu'elle ne se "féminise" pas sous la forme en -onne devant une voyelle. L'exception affectant l'adjectif bon ne s'applique ni à l'adverbe non ni aux pronoms possessifs se terminant par -on (mon, ton, son) ni à aucun nom commun se terminant par -on.

La règle du français moderne, c'est donc que mon ami n'est pas "monne ami" mais bien "mon n-ami". Et qu'une telle erreur d'articulation est non admise, elle n'est pas nonne admise...


ACCENTS RÉGIONAUX OU NATIONAUX

Quelle que soit la manière dont vous prononcez "non" isolément - que ce soit "nan" comme l'enfant boudeur ou "non" comme dans les "non merci" les plus courtois -  la seule prononciation correcte de l'adverbe non suivi d'un mot débutant par un son voyelle (non autorisé, non élucidé) sera celle qui ne modifie pas le moins du monde votre prononciation de cette syllabe transcrite par les lettres O+N,  tout en respectant la liaison obligatoire du N devant un mot commençant par une voyelle.


CONCLUSION

Dès lors, un chiffre de mortalité en temps de pandémie n'est pas à nous annoncer comme "nonne officiel" mais comme officieux (c'est le mot juste) ou à la rigueur comme non officiel - à condition de prononcer correctement : "non n'officiel".

La diction intelligible est une des belle dimensions de toute langue.

En cela, la démonstration qui vient d'être faite de l'invariabilité phonétique de la négation non n'est pas une "instructionne impérieuse" ni une "obligationne insupportable", juste une explication aimable que la raison entend et que le zèle des orateurs de métier n'oublie plus.

CLIQUEZ ICI  POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE

vendredi 1 juillet 2016

hubs et clusters au Grand Paris

Dans les messages publics de l'établissement public de la Métropole du grand Paris, nous ne sommes pas seulement orientés à contre-sens vers la dataroom et le meet-up, il est aussi question de hubs, de clusters, de coworking, de tout ce qui se fait de plus exaspérant comme jargon irréfléchi et suiviste chez les tenants du style m'as-tu-vu-sortir-de-mon-école-de-management.

Les constructions grammaticales autour de ces anglicismes forcenés achèvent de saccager notre langue : "ce document sera mis sur la dataroom", nous informe-t-on. Comprenne qui pourra. Une "(data) room" étant une salle (de données), on ne saurait placer quoi que ce soit "sur" une dataroom mais peut-être dans la salle en question ? Ne cherchons pas la petite bête, ne soyons suspects ni de purisme ni de passéisme : à l'heure où l'on se targue d'habiter "sur Paris" (quelle envergure il faut pour cela, pour habiter SUR une ville !) au lieu d'habiter naturellement à Paris ou dans Paris, il est peu surprenant que d'éminentes personnes publiques en complète déroute linguistique vous rangent des documents SUR une salle et non dans une salle. D'autant qu'ils vous le disent en anglais, langue qu'ils maîtrisent encore plus pitoyablement que le français.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

dimanche 26 juin 2016

défense et attaque de Didier D., orateur footballistique

En France, une émission satirique de la télévision [Le Petit Journal] se délecte de railler la diction d'un dirigeant du football de ce pays, M. Didier Deschamps, qui serait coutumier de ne pas prononcer correctement la lettre X et de la remplacer par le phonème S : un homme d'espérience au lieu d'expérience.

Chez l'intéressé, cette élision du son x relève d'un accent régional. Cela ne prête donc pas à la critique acerbe, contrairement à la prononciation ignare de "archet" comme "archer", selon une désaffection pour la justesse des voyelles qui conduit des cohortes de professionnels de la diction sans le moindre accent régional pittoresque à nous dire "elle voulez" au lieu de "elle voulait", ou à nous parler de la cote au lieu de la côte et inversement.

Ce qui est beaucoup plus désolant dans le discours du locuteur que nous venons de défendre pour sa diction, c'est le massacre de la syntaxe qu'il propage dans les esprits en construisant de travers un verbe central dans son métier : le verbe jouer (au football). Comme la plupart de ses confrères entraîneurs, M. Deschamps croit qu'une équipe joue une autre ("La France va jouer la Suisse") alors qu'une équipe joue contre une autre. Les commentateurs de tennis aussi semblent croire qu'un joueur joue un autre, alors qu'un joueur joue contre un autre ("Noha n'a jamais joué contre Lacoste").

En qualité de leaders d'opinion, voilà ces éminents analystes des jeux de balle mais piètres francophones imités par un grand public qui les prend pour modèles d'éloquence. La Mission linguistique francophone tient à détromper leurs supporters : dans notre langue pas encore disqualifiée, quand "les Français jouent les Suisses", ils ne cherchent pas à les vaincre mais à les imiter ("arrête de jouer les imbéciles").

Ce qui devrait exciter l'ironie des satiristes, c'est cette perte de sens commun. Hélas, eux-mêmes étant gagnés par les faux-sens et les abus de langage du jargon médiatique, ils sont bien en peine d'en relever les dérives autour d'eux. Il ne leur reste donc à se mettre sous la dent que les saveurs d'un accent régional. Coup bas.

POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

vendredi 17 juin 2016

fuiter : un cas d'inceste barbare


Non, un homme politique ne laisse pas "fuiter" une information dans la presse. Il la laisse échapper, il la laisse filtrer, parfois même il la distille ou il la divulgue.

Quand un parent et son enfant font ensemble un autre enfant, cela procède de l'inceste. Le résultat n'est pas toujours heureux. Il existe des incestes dans la famille des mots, et les anomalies génétiques n'y sont pas moins affligeantes.

Par exemple : le verbe FUIR engendre le substantif FUITE. Quand des journalistes accouplent le parent FUIR et son enfant FUITE, ils enfantent sans vergogne le verbe FUITER (sic), dont le caractère dégénéré n'échappe qu'à eux... 

La Mission linguistique francophone s'est émue de cette monstruosité sémantique dès son apparition publique, en janvier 2008. Quatre ans plus tard, le 2 février 2012, l'Académie française nous a suivis et a insisté pour que les journalistes chassent de leur esprit le barbarisme fuiter (sic), le gomment de leur jargon et s'en tiennent à des formulations ayant recours au mot fuite dans son sens figuré, chaque fois qu'ils voudraient exprimer le fait qu'une information confidentielle a surgi du secret jusqu'à leurs oreilles.

Une petite décennie plus tard, le monstre "fuiter" s'est au contraire installé sans guillemets dans la presse écrite. Il entre déjà dans les dictionnaires, avides d'entériner ces aberrations pour permettre à leurs services commerciaux de claironner l'entrée de mots effarants dans leurs nouvelles éditions, sans même prendre la précaution d'indiquer que le terme est critiqué.

Peu importe, en effet, qu'il s'agisse de néologismes difformes rejetés avec clairvoyance par les francophones n'ayant pas encore perdu l'instinct de leur propre langue. Les tenants d'une langue intelligente et claire sont tous de ramassis des vieux cons et de jeunes bornés, c'est bien connu. Tandis qu'un vocabulaire torturé par des professionnels de la langue incapables de se souvenir qu'une fuite résulte du fait de fuir et non de fuiter (sic), ça c'est du progrès ! Ben non.

PS : L'Académie française rappelle que le néologisme difforme "fuiter" est d'autant plus inutile que l'on utilise depuis longtemps le verbe filtrer dans ce sens figuré : telle information secrète a filtré. Mais c'est demander beaucoup d'efforts synaptiques à certains que de les obliger à retrouver un lien entre deux mots de sens commun dont les radicaux sont différents. Ainsi de moins en moins de francophones disent-ils qu'ils visent une cible, préférant généralement cibler une cible.

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]