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zéro déchet

"Ils vont devoir me remettre une stratégie zéro déchet dans les trois mois." (Brune Poirson, dans ce clip officiel produit par le ministère français de la Transition écologique et solidaire, 4 juillet 2020)


"Remettre une stratégie zéro déchet" ? Mme Poirson est-elle bien sûre de ce qu'elle dit et de la manière dont elle le formule, après mûre réflexion en compagnie de ses conseillers et avec la bénédiction de sa ministre de tutelle ? Manifestement, oui, elle en est satisfaite. Elle se fait même filmer le disant, et sous-titrer pour enfoncer le clou. Triple faute, pourtant.

Condensées en trois mots, ces trois fautes ou erreurs révèlent un niveau stagnant de pollution culturelle de la langue, mazoutée par les solvants du marketing, asphyxié par le jargon et le compactage d'une pensée réduite à ses seuls mots-clefs.

A/ Le choix du verbe est impropre :
en français on ne "remet" pas une stratégie, à moins de la remettre à plus tard. Ce que la secrétaire d'État demande en réalité, c'est soit qu'on lui propose, lui expose, lui définisse ou lui soumette une stratégie dans les trois mois ; soit qu'on lui remette une recommandation stratégique, une proposition de stratégie, un projet de stratégie.

B/ L'emploi trivial, et déjà bien démodé, de l'adjectif zéro à la place de la préposition sans ou de l'adjectif aucun :
ce niveau de langue n'est pas digne d'un message émis par le gouvernement du berceau de la francophonie. À moins d'avoir d'obscures raisons de narguer le ministère de la Culture en adressant à dessein de tels pieds de nez à sa Délégation générale à la langue française et aux langues de France, doublés d'un bras d'honneur à l'Académie française (rattachée au Premier ministre) qui prohibe l'emploi de "zéro" comme préposition ou adverbe.

C/ À cela s'ajoute une absence de construction syntaxique :
dans "remettre une stratégie zéro déchet", les choses sont exprimées par simple juxtaposition de mots-clefs (remettre / stratégie / aucun / déchet) sans la clarification des liens logiques exigée par notre grammaire et par la nature d'un message officiel. Cette pénible manière de fouler au pied le fonctionnement du français en lui imposant les juxtapositions propres à d'autres langues, dont l'anglais ou le hongrois, est appelée savamment une parataxe. C'est une importante source d'appauvrissement du discours et d'obscurcissement des intentions exprimées.


À quand l'élimination de ce type de déchets oratoires ? À quand la transition solidaire vers un français débarrassé de telles scories, qui le plombent ? À dans trois mois, donnant donnant ? Nous en acceptons l'augure.

Car notre langue est vivante, elle aussi, donc vulnérable. Et donc digne d'attentions de la part des professionnels de la communication linguistique que sont les personnalités politiques et leurs conseillers. A fortiori quand leur spécialité est la protection du vivant.

Illustration : capture d'écran de la vidéo officielle. Les inscriptions et le fléchage sont d'origine. Il ne s'agit pas d'une irrespectueuse caricature de notre cru.


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Commentaires

ZeroWaste a dit…
L'expression Zéro Déchet qui vous choque, c'est la traduction du nom de l'association ZERO WASTE reconnue dans le monde de l'écologie et qui a même sa filiale française ZERO WASTE FRANCE.
Miss LF a dit…
Le nom de l'association GREENPEACE n'a pas abouti à ce que le discours politique francophone adopte le syntagme "paix verte".

Mais c'était il y a plus de trente ans, quand la porosité n'était pas si dévastatrice entre les américanismes et nous.

Aujourd'hui, la perte de ce que les sciences du langage appellent le "sentiment linguistique" [notre instinct de notre propre langue] est si intense en France qu'on peut supposer qu'un ou une ministre découvrant l'existence de Greenpeace et partageant ses idéaux parlerait comme Mme Poirson, ce qui donnerait : "ils doivent me remettre une stratégie paix verte dans les trois mois".

Sans décodeur, comprenne qui pourra. Or le langage autre que poétique n'est pas fait pour créer de l'énigme mais pour se comprendre

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