mardi 4 avril 2017

les liaisons agonisent

Chacun admet que "deux ans" ne se prononce pas deu' ans (hiatus réputé disgracieux) mais deu' z' ans (liaison euphonique).

Cette qualité de notre prononciation a été mise à mal par les médias parlés de France, qui ont amplifié la surprenant mais fulgurante disparition des liaisons devant les euros, instaurée par les commerçants et publicitaires dès l'an 2000, comme si l'unité monétaire euro s'écrivait avec un H aspiré. Une majorité de locuteurs professionnels ont ensuite pris le mauvais pli de prononcer vin' euros au lieu de vin' t' euros (vingt euros), alors qu'il ne leur est jamais venu à l'esprit de dire vin' ans au lieu de vingt ans, ni vin'é' un au lieu de vingt-et-un.

France 5, l'intéressante "chaîne du savoir" (c'est son slogan), a poursuivi ce sabotage ignorant, en nous créant une pénible ribambelle de titres d'émissions à liaisons ostensiblement manquantes, sur le principe de C à dire (sic). Connaissez-vous quelqu'un qui dise vraiment "cé' à dire" au lieu de c'est-à-dire ? Il semble que chez France 5, oui, on connaisse de tels gens. Outre l'absence invraisemblable d'une liaison que personne n'omet, il y a ce C en guise de c'est ; autrement dit, une lettre qui se prononce "cé" au lieu d'une locution qui se prononce  "cê". Quitte à être sourds à sa propre langue, autant l'être à fond, estime-t-on sans doute au sommet de la chaîne du savoir.

Une récente étude du CELSA sur l'état de la langue (1) posait cette question : "Existe-t-il encore un autre français que le français médiatique ?" Et concluait par la négative, en s'alarmant des conséquences qui en résultent.

Anis, parce que les médias parlais français se sont entichés de la suppression des liaisons les plus usuelles, parce que des journalistes très écoutés autant que très négligents disent désormais c'é' un gran'avantage au lieu de c'ê't'un gran't'avantage, et annoncent des cours de la bourse à trois cen'euros au lieu de trois cen'z'euros [300 euros], l'heure est proche où leurs auditeurs n'évoqueront plus le grand âge mais le gran'âge. Et la liaison aura disparu du français courant. Ou plutôt, elle y sera devenue une exception de plus dans une langue disloquée jusque dans ses sonorités.

Tout un pan de la culture vivace s'écroulera ainsi dans une vétusté imméritée. Ancrées dans notre diction depuis des siècles, mais soudain trop savantes pour une langue médiatique qui fait fi de l'écrit et revendique le droit à l'ignorance orthographique et donc à l'imprécision phonétique, ces gracieuses liaisons usuelles du français seront devenues en quelques années aussi anachroniques que la marche saccadée des acteurs du cinéma muet.

(1) Convergence et communication linguistique, F. Allinne, sous la direction de Véronique Richard, 2008.

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1 commentaire:

Chirhughy a dit…

Triste constat effectivement...
Quelques corrections à apporter dans l'extrait qui suit : "Anis, parce que les médias parlais français se sont entichés " etc.