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pour des chefs en meilleure forme

LETTRE OUVERTE À MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE [France].

Nous vous vous écrivons respectueusement en votre qualité de ministre de tutelle de l'Académie française.

Sous la pression d'une partie exaltée mais peu éclairée de l'opinion publique, cette institution vénérable a reçu injonction d'entériner un choix malencontreux. Au nom du droit à l'erreur, et du devoir de ne jamais s'y entêter, peut-on espérer que vous repenserez ce choix ?

Voici de quoi il retourne.

Comme en atteste le greffe (du tribunal) terme masculin homographe du mot féminin la greffe (de peau), la terminaison -effe n'est aucunement la marque distinctive du féminin.

Dès lors, il est bien regrettable que la féminisation de le chef sous la forme dogmatique "la cheffe" ait été artificiellement imposée à notre langue dans son pays d'origine, au lieu de LA CHEF, féminisation naturelle et immédiate, calquée sur les sobres et justes modèles de la nef et la clef.

Rejetant d'abord avec force "la cheffe " qu'elle a sanctionné comme étant un barbarisme flagrant, l'Académie française s'en est longtemps tenue à rappeler à juste titre qu'un chef était un neutre mixte comme un témoin ou une personne. Mais elle a fini par rendre les armes, de guerre lasse, face aux militantes de la "non-mixité choisie".

L'Académie française avait pourtant l'occasion de nous doter d'une graphie identique dans les deux genres, tout en procédant à une féminisation impeccablement cohérente avec notre langue : la chef. Non seulement telle que la nef, la clef déjà citées, mais aussi la haute def, récemment apparue (apocope de haute définition).

L'Académie française n'a, hélas, pas perçu cette aubaine conciliante, contrairement à l'Office québécois de la langue française. Qui a adopté la chef depuis un tiers de siècle !

Puisque la sonorité est de toute façon la même, ne pas altérer vainement la graphie permet d'écrire sans distinction de genre "Tartempion, notre chef de cabinet ou chef de gare ", "notre chef de service ", "notre médecin chef ", "notre chef de cuisine ou chef de rang ", "Tartempion, notre chef de projet ", que Tartempion soit homme ou femme à ces postes. Comme on écrit indifféremment pour femmes et hommes juge ou dentiste ou architecte ou maire ou garagiste ou secrétaire ou bénévole ou compatriote... ou ministre.

À l'instar de la mixité grammaticale du neutre médecin [et non "médecin et médecine de garde"]la mixité orthographique de le chef et la chef  nous évite la déconcertante "médecine cheffe" ou l'incohérente "médecin cheffe" - formule qui féminise l'un des deux noms mais pas l'autre !

Pourquoi avoir laissé passer l'occasion d'ajouter le mot chef  à la liste, longue et bien pratique, des noms de fonction ambisexes, à orthographe non différenciée ?

Pourquoi s'être privé de la possibilité d'invoquer globalement "les chefs" en incluant ici tout le monde, plutôt que s'obliger désormais à bégayer "les cheffes et les chefs"... "les Architectes en cheffe et les Architectes en chef" ?

Pourquoi ? Parce que sous la pression d'un conformisme ambiant obsédé par la guerre des sexes et la ségrégation des genres plutôt que la promotion d'une bienveillante mixité, l'intérêt collectif se perd de vue et le ridicule ne tue plus.

Devons-nous écrire désormais "derecheffe" chaque fois qu'une action se répète ou qu'une personne recommence, et réserver la graphie derechef aux sujets masculins ?

Et à propos de parité (et non de "paritée"), qui réclame qu'on distingue "une célébritée" pour les femmes et "une célébrité" pour les hommes ? Et qui l'accordera en haut lieu ?

Les féminins grammaticaux mixtes, donc aptes à désigner des garçons tels une célébrité, une personne, une victime, une ordure, une sentinelle, une recrue, qui cela incommode-t-il au point de vouloir masculiniser ces termes ? 

Il eut été heureux que ne l'emportent pas les partisanes les plus vindicatives dans la ségrégation entre masculin et féminin, telles certaines Secrétaire d'État pourtant chargées de parité et non de disparité,

Oubliant manifestement comment s'écrivent
• la valeur, la hauteur, la clé ou la mer (c'est-à-dire sans -e) ;
• le génie, le père, le rêve ou le sexe  (avec un -e),
ces passionarias se sont durablement égarées à considérer le -e terminal comme marque indispensable du féminin*. Au point de vouloir écrire en toute incohérence "une penseure de grande valeur" ; et dans un même élan discordant "une cheffe sans fief" ; mais pas "une neffe sans chef" ! Il faut s'accrocher pour les suivre...

On sait que c'est au nom de cette conviction irrationnelle que des adeptes de la guerre grammaticale des sexes ont imposé et obtenu à l'usure la validation par l'Académie française, très à contre-cœur, de "la cheffe" plutôt que "la chef", nous désolidarisant ainsi de l'antériorité canadienne en faveur de la chef, à laquelle il nous suffisait d'apporter l'approbation lucide de la France - après tente ans de mûre réflexion.

Aucun argument rationnel ni symbolique qui soit fidèle à notre devise d'égalité et de fraternité ne justifie le choix d'un pesante graphie ostensiblement démarquée par ce -e fétiche, plutôt qu'une féminisation harmonieuse et fédératrice adoptant une exacte identité orthographique, selon un désir de partage et de cohérence avec l'identité sonore (la chef / le chef), l'identité de sens, l'identité de fonction et l'identité d'étymologie.

Mais nous ne siégeons pas à l'Académie et n'avons pas pu plaider cette bienveillance toute féminine entre les genres ni cette économie de deux lettres vaines.

Veuillez agréer, Monsieur le Premier ministre, l'expression de notre très haute considération,

Miss L.F.


* NDE : Le fétichisme du -e terminal comme prétendue marque du féminin est une méprise. Elle est issue d'une confusion entre la forme orthographique des adjectifs et celle des noms communsSans que cela soit un signe distinctif interdit aux adjectifs masculins (large, honnête, digne, crédule, noble, etc), il est exact que la plupart des adjectifs féminins se distinguent en français par leur -e terminal (joli/jolie, salé/salée, courageux/courageuse) et que les adjectifs de notre langue se féminisent ainsi. Mais rien d'aussi systématique pour les noms féminins ! Noms propres ou noms communs qui sont très souvent dépourvus de -e terminal (la main, la dent, la fleur, la splendeur, la maison, l'action, la jument, la libido, la pizza, la part, la nuit, la mort, la fin, la faim, la noix, Marion, Soizic, Barbara, Vénus, etc).

Or ni "chef" ni "procureur" ni "juriste" ne sont des adjectifs. Leur féminisation ou leur masculinisation ne passe donc pas par l'ajout ou la suppression d'un -e terminal : ma chef est une chercheuse pleine d'ardeur et son frère est le juriste bénévole le plus adorable, écrira-t-on sans confondre les adjectifs avec les autres objets grammaticaux, contrairement à ce qui résulte d'un dogmatisme aveuglé par la croyance en la féminité intrinsèque du -e au bout de tout mot. Si le -e était réellement la marque de tout féminin, il faudrait l'ajouter à tout féminin et l'effacer des masculins, articles compris : ma sœure est une chercheure pleine d'ardeure et mon frèr est l'jurist bénévol l'plus adorabl. Si nous ne retrouvons pas nos esprits quant à la réelle condition du -e terminal en français, c'est cette seconde façon de traiter notre langue qui l'emportera. Et qui la nécrose déjà.

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Commentaires

Pierre a dit…
"Dommage d'avoir laissé passé l'occasion..." : vite, corrigez-moi cette faute, svp.
Miss LF a dit…
Mission (linguistique francophone) accomplie !
Merci pour la relecture.

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