mercredi 7 novembre 2018

l'envie frénétique de parler une langue inepte

Une entreprise industrielle du Haut-Rhin [France] convie les professionnels de son secteur à découvrir ses "nouveautés produits". Le marketing n'excuse pas tout.
Quand on se souvient combien les Alsaciens ont ardemment souhaité demeurer français, on s'étonne que la société B*** agresse aussi cruellement la langue française. Petit rappel : en français, on dit "les nouveaux produits" et non "les nouveautés produits".

Si B*** nous vantait ses "nouveautés produites", on supposerait qu'il s'agit des nouveautés qu'elle a produites... Mais les "nouveautés produits", on suppose qu'il s'agit d'une folle perte de repères grammaticaux, par la faute de laquelle le nom "produits" devient un qualificatif (masculin) du nom "nouveautés" (féminin).

L'entreprise B*** et toutes celles qui jargonnent de la sorte seront bien inspirées de rectifier leurs messages publicitaires pour clarifier ce qu'elles entendent par ces formulations navrantes qui empestent la frime d'école de commerce autant que l'envie frénétique de parler une langue inepte et grimaçante.


POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE , CLIQUEZ ICI

mardi 6 novembre 2018

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis peu une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance (de la sanction)" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.


CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]

dimanche 4 novembre 2018

a-t-elle l'air sérieuse ou l'air sérieux ?

 

La forme extrême du purisme s'appelle l'hypercorrection. C'est un une méprise qui porte à considérer comme fautive une formulation ne méritant en réalité aucune réprobation.

 

Ainsi en va-t-il de la croyance erronée selon laquelle l'expression "elle n'a pas l'air méchante" serait fautive, puisque le mot air est masculin et qu'il faudrait donc voir en "méchant" une épithète qualifiant l'air (méchant) de cette personne et non la personne (méchante) elle-même. Or, cette analyse est rarement juste et souvent entachée d'hypercorrection, car fausse.

Lorsque c'est effectivement l'air adopté par la personne qui est qualifié, bien sûr le qualificatif de son attitude ou de son expression du visage doit être au masculin : "elle a un air absent" signifie qu'elle affiche une expression absente, un air absent. Tandis que "elle a l'air absente" signifiera qu'elle semble ne pas être là : "j'ai cherché Adeline, je ne la trouve nulle part, elle a l'air absente" doit s'accorder au féminin car c'est Adeline qui apparaît comme étant absente, ce n'est pas son air qui est absent.

En effet, l'expression "avoir l'air" est aussi employée dans un français impeccable comme synonyme des verbes paraître ou sembler. Dans ce cas, il faut toujours accorder l'adjectif avec le genre du sujet qui a un certain air : si elle semble compétente, alors "elle a l'air compétente" est parfaitement juste, sur le plan grammatical comme sur celui du style.

Car "elle a l'air" signifie ici "elle a l'air d'être", autrement dit, "elle semble". C'est ce que que les linguistes appellent une locution figée, porteuse d'un sens qui doit être prise en compte pour lui-même. Voilà pourquoi notre cosmonaute, dont l'air est rieur, a cependant l'air sérieuse. Elle nous semble sérieuse.

Il est même des cas dans lesquels accorder le qualificatif au masculin en dépit d'un sujet féminin est pour le moins maladroit, voire indéfendable. Ainsi est-il étrange de dire qu'une table a l'air branlant plutôt que branlante. Car on voit mal une table adopter un air : les objets inanimés n'ont pas d'expressions faciales ni de postures comportementales, et n'adoptent donc aucun air qui puisse être qualifié pour lui-même.

Il est préférable de considérer que les qualificatifs ne s'appliquant pas à une expression du visage ni à un comportement doivent toujours être accordés avec le genre du sujet, et non avec le genre du complément air : cette exposition [féminin] a l'air ennuyeuse (elle semble ennuyeuse), cette bague [féminin] a l'air précieuse (elle semble précieuse), cette table a l'air branlante.

L'Académie française le confirme. C'est pourquoi toute contestation du présent rappel aura l'air peu judicieuse - et non l'air peu judicieux.

* Illustration : une femme ayant l'air sérieuse (= l'air d'être sérieuse), puisqu'elle est apte à se voir confier une mission spatiale, mais n'ayant pas l'air sérieux (= n'ayant pas sur le visage un air plein de sérieux) puisqu'elle sourit.

* NDA : en tant que synonyme de sembler ou paraître, le groupe "avoir l'air" peut non seulement ne pas être complété par une épithète du mot air, mais il peut être compléter par un adverbe et non un adjectif : "elle a l'air ailleurs", dira-t-on dans un français irréprochable à propos d'une personne en train de rêvasser.

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]

samedi 3 novembre 2018

snobisme et sexisme des alumni

Inquiétante, cette prise de distance croissante des grandes écoles et universités de France vis-à-vis de leur propre langue : non, il n'y a ni pertinence ni légitimité à rebaptiser "alumni" les associations d'anciens élèves d'écoles francophones ni leurs anciens élèves eux-mêmes.

Le pluriel du mot latin alumnus (signifiant élève, au masculin) n'est évidemment pas arrivé chez nous par le latin, mais par imitation servile d'un emprunt déjà très ancien des étudiants nord-américains au latin. Notre ré-emprunt est nettement digne des moutons de Panurge, comme en atteste sa propagation aussi soudaine et fulgurante que tardive : les moutons ont le réflexe vif mais l'esprit lent.

Nous ferions mieux d'imiter les universités des USA pour leurs extraordinaires fanfares de plusieurs centaines de musiciens. Ces formations artistiques et ludiques persistent à briller par leur absence dans nos universités, où l'apprentissage d'un instrument de musique ne fait plus le poids dans la journée d'un étudiant - non plus que dans l'esprit d'un président d'université, manifestement - face aux joies du pianotage à deux pouces sur un téléphone portable...

Pour en revenir aux alumni, il est étonnant que les institutions de l'enseignement supérieur ne se soient pas émues de l'adoption de ce masculin pluriel nettement genré, puisque le latin comprend aussi le féminin pluriel alumnae et le neutre pluriel alumna. C'est donc bien le masculin mâle qui a été adopté, et non le neutre pluriel plus approprié pour des ensembles mixtes.

A défaut de s'émouvoir de cette nouvelle étape d'américanisation de notre culture estudiantine par l'invasion des alumni directement importés d'outre-Atlantique sans passer par Rome, les étudiantes elles-mêmes eussent pu s'émouvoir de la prédominance masculine qui s'y attache, peu compatible avec les efforts sincères de la société pour éradiquer les marques d'infériorisation d'un sexe par un autre. Encore eut-il fallu qu'elles sussent distinguer le masculin pluriel d'une langue morte, et qu'elles ne fussent pas éblouies par le miroir aux alouettes de l'exotisme américanisant qui étincelle dans ce suivisme cuistre.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI
Pour prendre directement connaissance des missions de la Mission, cliquez ici.

vendredi 2 novembre 2018

support papier : le monstre administratif indécrottabe



Sachant que le papier est par nature un support, il est inapproprié de le préciser dans la formule "sur support papier", comme il serait inapproprié de voyager "en véhicule voiture" ou de réclamer "un récipient verre d'eau" pour se désaltérer.

Cette précision superflue se double ici d'un viol de la grammaire : qualifier un terme à l'aide du mot papier, notre langue ne le permet pas car le mot papier n'est pas un adjectif.

Les choses ne sont pas "papier", elles sont en papier ou sur papier ou de papier

Le français connaît les industries papetières (industries du papier), les cocottes en papier et les corbeilles à papiers, mais ne connaît pas les documents papiers (sic), les versions papier (sic), les annuaires papier (sic), le support papier (sic) ni les objets "papier" d'une manière générale. 
Les formules employant le mot papier comme qualificatif sans l'équiper de la construction grammaticale appropriée - de papier, en papier, sur papier - sont donc des barbarismes à proscrire. 

Exactement pour la même raison que sont à proscrire les maisons bois (sic) et les ossatures bois (sic) au lieu des constructions et ossatures en bois. Correctes en anglais, ces agglutinations sans joint syntaxique sont abusives en français.

Merci aux agents et chefs de service des administrations françaises d'en prendre définitivement note, sur quelque support que ce soit. Grrrr... 

vendredi 26 octobre 2018

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait devant ses subalternes une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eut infligé à un subordonné pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi !", s'exclamait-il et s'exclame-t-il encore.

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et clamerait à ses camarades, par-dessus l'autorité de ses supérieurs : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a déjà été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

mercredi 3 octobre 2018

diagnostic sur France Culture

Dans une émission de la station de radio française France Culture (on notera la présence du mot culture), deux professeurs en médecine invités à exposer leurs travaux de recherche ont commis de bout en bout une boucherie syntaxique qui pourrait laisser penser qu'ils ne sont pas de langue maternelle française ou n'ont pas fréquenté l'école ni lu de bons livres ni écouté de bons orateurs. Or, si.

Mais la passion du jargon est si forte que la perte des repères logiques les plus élémentaires s'impose aux beaux esprits comme une nouvelle élégance. C'est vieux comme le monde parlant.

Ainsi avons-nous pu entendre dix fois évoquer par ces maîtres du massacre linguistique : "les patients diagnostiqués sur cette maladie". Ce qui voulait dire, dans leur esprit : "les patients chez qui cette maladie a été diagnostiquée".

Désordre complet des mots et impropriété des termes.

On ne diagnostique pas un humain et on ne dépiste pas non plus un humain. C'est la maladie que l'on diagnostique ou que l'on dépiste chez les humains.

Ainsi l'injonction souvent affichée en salles d'attente "faites-vous dépister" ne peut-elle s'adresser qu'à des pathologies douées de la faculté de lire une affichette, mais pas à un public de patients sachant parler français.

Quant à la préposition "sur" dont l'emploi fautif entache la bourde précitée ("les patients diagnostiqués sur cette maladie"), elle ne peut en aucun cas servir à annoncer ce qui a été diagnostiqué, car le verbe diagnostiquer est transitif direct : on diagnostique une maladie, on ne diagnostique pas sur une maladie. A la rigueur déblatère-t-on sur une maladie dans un français sidérant.

Vous avez bien dit France Culture ?

mercredi 12 septembre 2018

pôle scolaire

Si vous flânez dans le huitième arrondissement de Paris du côté de l'allée Louis de Funès nouvellement créée, vous tomberez sur quelque chose de désopilant. Ou de consternant si vous aimez la simplicité. Le pâté de maison y est en chantier, et la mairie de Paris vous annonce l'ouverture prochaine "d'un pôle scolaire" (comprenez : une école) doté d'un "pôle de restauration" (comprenez : une cantine) et non loin de là, la création imminente  "d'un espace engazonné". En termes moins ridiculement précieux, cela s'appelle une pelouse ou un jardin, n'est-ce pas ma Biche ?

CLIQUEZ ICI  POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE

dimanche 2 septembre 2018

ce qui se passe ou ce qu'il se passe ?

Que se passe-t-il ? La musique familière de cette question anodine et très correctement formulée semble être à l'origine d'une tendance persistante à déformer la tournure correcte de la réponse, et dire "je ne sais pas ce qu'il se passe" (sic) au lieu de "je ne sais pas ce qui se passe.

Personne, pourtant, ne songe à remplacer "je ne sais pas ce qui me plaît en toi" par "je ne sais pas ce qu'il me plaît en toi".

Le maniement des verbes impersonnels fait appel à une perception instinctive, et cependant subtile, du lien entre la syntaxe et le sens, qui piège même les meilleurs auteurs, il est vrai. Le public, quotidiennement soumis aux approximations linguistiques des orateurs professionnels, peine légitimement à s'y retrouver. Dans le doute, la simplicité est toujours salutaire. Et l'on sera bien inspiré de préférer savoir ce qui se passe, plutôt que ce qu'il se passe, question à laisser aux mauvais interviewers.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

dimanche 26 août 2018

on ne renseigne pas un formulaire

On lit presque partout cette injonction, qui n'est même plus perçue par les moins de 20 ans comme une énormité : "Renseignez le questionnaire".

Dans la langue dénaturée que pratiquent la plupart des administrations, cela signifie qu'il faut fournir les renseignements demandés. Qu'il faut remplir ou compléter le questionnaire, qu'il faut y répondre. Car on répond à une question, on ne renseigne pas une question ni donc un questionnaire !

Dans le français spontané des francophones que ces énormités n'ont pas encore désorientés, on renseigne des touristes égarés mais on remplit un formulaire (ou une fiche, une case, un questionnaire, etc).

Nombreux sont ceux pour qui les mots n'ont plus qu'un sens vague, interchangeable. Mais le verbe renseigner désigne exclusivement l'action de fournir des renseignements à des êtres humains : un panneau routier ou un dictionnaire peuvent nous renseigner, mais nous ne pouvons pas renseigner un dictionnaire ni un panneau routier. Cela n'a aucun sens.

On lit pourtant de telles recommandations : "dans la première case, renseignez votre nom" (sic). La Mission linguistique francophone rappelle à ces rédacteurs administratifs en déroute - à qui il manque sans doute plus d'une case - qu'on ne "renseigne" pas son nom dans une case ni même à l'oreille d'un interlocuteur de chair et d'os, on l'indique. C'est la personne à qui vous indiquez votre nom que vous renseignez... Ce n'est pas votre nom que vous renseignez : vous renseignez la personne qui vous demande ce renseignement !

Dans le même esprit, il existe depuis peu une tendance à porter dans les cases non remplies d'un formulaire la mention "Non renseigné" au lieu de "Néant" ou "NC" ("Non communiqué") ou "Sans objet" ou NSP ("Ne sait pas") ou "À remplir". Cette tendance est absurde, pour les raisons expliquées ci-avant. Vous voilà renseignés.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

samedi 11 août 2018

impacter

Le verbe "impacter" ressemble à du français, mais ce n'en est pas. C'est un barbarisme à prétentions anglophones, employé dans divers sens liés à la notion d'impact.

• Impact physique. Ce sont ici les verbes percuter, heurter, frapper et leurs synonymes qui doivent toujours être employés au lieu du barbarisme "impacter". Exemple correct : "la balle l'a frappé ici ; on en voit nettement l'impact."

• Impact immatériel, symbolique, émotionnel. "Impacter" remplace ici abusivement des verbes comme affecter, toucher, heurter, ébranler et tous leurs synonymes exprimant un effet subtil ou violent sur un élément immatériel, sur une émotion, sur un destin, sur un projet.

Ainsi, une étude d'impact s'efforce-t-elle de déterminer dans quelle mesure une intervention affectera une situation donnée. Dans quelle mesure elle influera sur l'état actuel. Et non dans quelle mesure elle "l'impactera" (sic).

Les professeurs avaient autrefois l'habitude d'étiqueter certains élèves "partisan du moindre effort". C'est un label qui convient bien aux personnes adultes de langue maternelle française qui ne font plus même l'effort de trouver dans un vocabulaire de fin d'études primaires le verbe juste, pour exprimer ce qui résulte d'une influence, d'un choc ou d'un impact.

En ce sens, "impacter" signifie : "avoir un poil dans la main dans la tête".

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI 

vendredi 10 août 2018

save the date : l'anglomanie parfaite

L'anglomanie s'exprime par l'abus de termes anglophones ou « anglomorphes », c'est-à-dire d'apparence anglaise.

L'anglomanie s'épanouit dans la tendance à employer des termes anglais bien que leur traduction française existe (par exemple, parler d'un « coach » plutôt que d'un  entraineur ou d'un moniteur, selon le sens) ; elle culmine dans le recours à des termes inexistants dans la langue anglaise mais qui semblent lui avoir été empruntés (par exemple, le « pressing » cher aux commentateurs sportifs, employé par erreur à la place de l'anglais « pressure », dont la traduction correcte en français est « pression »).

Plus insidieusement, l'anglomanie s'infiltre dans la tendance récente des Francophones à généraliser des constructions grammaticales contraires à la syntaxe du français mais conformes à la syntaxe de l'anglais (par exemple, en construisant le complément de nom par juxtaposition : « emploi étudiant » au lieu de : « emploi d'étudiant », « poutre béton » au lieu de « poutre en béton »).

L'anglomanie nous invite à la suivre quand des amis de langue maternelle française s'adressent à nous, qui le sommes aussi, non pas à l'aide d'une invitation mais d'un irritant save the date. Ce sont des amis, alors on leur pardonne. Mais on se demande d'où leur vient ce snobisme, cette illusion que l'anglais les rend plus élégants, plus dynamiques, plus séduisants, plus nobles. Réponse : de leur anglomanie.

samedi 4 août 2018

lignes intérieures et non domestiques

Dans la langue anglaise, le pays et la patrie sont très fortement assimilés au chez-soi, au foyer, à la maison, le fameux home, sweet home. D'un soldat qui rentre au pays, l'anglais dit qu'il rentre home. Il ne dit pas "to the country", ce qui signifierait "au pays" mais serait qu'une étrange traduction mot à mot du français.

De la même manière, les lignes aériennes qui restent à l'intérieur des frontières d'un même pays sont dites en anglais domestic (du latin domus : la maison). Ces domestic flights ne sont pas en français des vols "domestiques" (des vols effectués à la maison) mais des vols intérieurs (des vols effectués à l'intérieur d'un pays). On constate malheureusement qu'Air France se met à désigner officiellement ses vols intérieurs et lignes intérieures comme "vols domestiques" et "lignes domestiques", se montrant ainsi esclave du snobisme anglomane jusque dans les recoins du vocabulaire aérien le mieux enraciné dans la langue française depuis que l'aviation existe.

On se gardera donc bien d'imiter ce travers et l'on persistera, en bon français et en bons Français, à voler sur des lignes intérieures ou internationales.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

jeudi 2 août 2018

accident de bébé

La RATP peine à formuler dans français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples.

Ainsi, la RATP annonce-t-elle des accidents voyageurs (sic) ou, mieux, des accidents de voyageurs. Pour signifier par là qu'un voyageur a été accidenté.

Or, en français, on ne désigne jamais un accident par la nature de la victime, mais toujours par la nature de ce qui a causé l'accident : accident d'avion, et non accident de passager ni accident de pilote de ligne ; accident de voiture, et non accident de passager ni accident d'automobiliste ; accident de ski, et non accident de skieur ; etc.

Quand un bébé est victime d'un accident domestique [un accident causé par la vie à la maison] et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : "Au secours ! J'ai un accident de bébé" !

Par cette maladresse intentionnelle ("Un accident de voyageur à la station Georges V..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents de métro. Ou même d'accidents dans le métro. La RATP répugne à admettre que des voyageurs se blessent accidentellement dans le métro, voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente "l'accident de voyageur". Comme ça, c'est la faute à personne.

La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des personnes peuvent être impliquées dans des accidents d'avion, des accidents de train, des accidents de voiture ou de moto, des accidents de montagne, des accidents du travail, des accidents domestiques, des accidents corporels, des accidents de parcours, etc ; mais que des accidents de voyageurs, cela n'existe pas plus que des accidents de bébé.

Que devrait annoncer la RATP ? "un voyageur accidenté", bien sûr. "Un voyageur ayant été accidenté à la station Georges V, le trafic est interrompu sur la ligne 1", voilà une formulation simple et irréprochable qui ne sauvera pas le malheureux blessé... mais qui sauvera un peu notre intelligence collective de la langue.

CLIQUEZ ICI  POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE

mardi 31 juillet 2018

maximal et minimum

Le français a créé depuis plusieurs siècles les adjectifs maximal, minimal et optimal pour qualifier ce qui constitue un maximum, un minimum ou un optimum.

Pourtant, certains lexicographes - dont quelques-uns au sein même de l'Académie française - éprouvent une réticence inexplicable à reconnaître pleinement l'existence de ces adjectifs, et à cesser donc de promouvoir l'emploi des substantifs maximum, minimum et optimum comme adjectifs, au détriment de maximal, minimal et optimal (que tout le monde reconnaît ne pas être des substantifs mais uniquement des adjectifs).

Cette obstination est alimentée par l'anglomanie, puisque maximal se dit en anglais maximum. La Mission linguistique francophone se distingue d'autres organismes d'aide au maniement du français par son absence totale d'anglophobie. Mais elle se distingue surtout par son action en faveur de la clarification et de l'intelligente modernisation des langues - en l'occurrence, le français. Réserver aux mots français minimal, maximal et optimal la fonction adjective, et réserver à minimum, maximum et optimum la fonction substantive, ne contribuerait-il pas à cette clarification ?

lundi 30 juillet 2018

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l'Académie française unissent leurs efforts pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son "déroulé" (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Faute que l'on entend par contagion dans la bouche de celles et ceux que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement, par la seule vertu de leur nouveauté. Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le "déroulé" (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. Et de toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation.

[*] Faux : le néologisme "un déroulé" est issu du participe passif du verbe (se) dérouler ; il est donc impropre à évoquer l'action autrement que subie. Il appartient indéniablement au registre de la passivité et non de l'activité.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

samedi 28 juillet 2018

à Marie Laguerre, la bien nommée.

Lettre ouverte
à Marie Laguerre, la bien nommée.
à Marie Laguerre, créatrice de l'élégant mot-dièse #Tagueule
à Marie Laguerre, créatrice d'un site internet gratuit d'incitation aux "témoignages" anonymes contre tous les hommes, au nom de la protection de toutes les femmes, toutes victimes de tous les hommes, lesquels méritent tous de s'entendre dire et écrire "#ta gueule".

C'est affligeant. Vous n'avez aucune droiture. On n'incite pas toute une population à la délation anonyme contre un groupe humain désigné à la haine générale ("vos frères, vos pères, vos maris" - c'est votre liste terrifiante, mot pour mot - "tous des ordures, un jour ou l'autre"). Cela ne vous rappelle-t-il pas la haine des juifs, des noirs, des femmes adultères désignées aux lapideurs ? Quelle malfaisante initiative... Mais on vous applaudit en moutons de Panurge. Votre agresseur est un taré isolé, sans doute en proie à des troubles psychiatriques, vous en faites une généralité : stupidité haineuse absolue que cet amalgame.

On aimerait mettre cela avec indulgence sur le compte de votre jeune âge, qui n'est pourtant pas fatalement synonyme d'immaturité. Mais on ne le peut pas. Trop de médias vous font écho sans aucune mesure ni discernement, et vous en êtes devenue trop instantanément et trop ouvertement ivre de pouvoir. Un pouvoir terrifiant : celui de désigner, et de calomnier ainsi impunément, tous vos congénères masculins comme brutaux et suspects.

C'est pur sexisme. Mais, étudiante probablement distraite, vous affectez de ne pas connaître le sens rigoureusement neutre de ce mot : il va de soi pour vous, comme pour tant de tribuns hommes ou femmes, que le sexisme, c'est uniquement la turpitude masculine dirigée contre les femmes. Non, c'est aussi celle d'une femme haranguant les délatrices anonymes contre tous les hommes, tous harceleurs, tous violeurs, tous cogneurs. Tous condamnés d'avance sous un piètre amoncellement de délations anonymes dont vous orchestrez la médiatisation.

Ce sexisme de femmes contre les hommes, nous l'avons en abomination autant que l'autre, car c'est le même. Le même combustible empoisonné de l'archaïque guerre des sexes.

Miss L.F. 

jeudi 19 juillet 2018

goûtu, gourmand ou savoureux ?

L'adjectif savoureux, au sens propre, est en voie d'extinction dans les médias audiovisuels et la publicité, au bénéfice de goûtu et de gourmand. Deux termes rendus indigestes par leur emploi inadapté.

Est goûtu ce qui a un goût prononcé, éventuellement très déplaisant (comme la désopilante liqueur d'échalote au crapaud de la comédie Les Bronzès font du ski, dans les dialogues de laquelle ce mot fait surface). Est savoureux ce qui a une saveur agréable, voire succulente, ce qui a bon goût, voire très bon goût.

Inventé il y a une trentaine d'années dans le registre drôlatique et familier, l'adjectif goûtu n'a pas sa place dans un commentaire gastronomique châtié. Mais de nombreux professionnels de la langue perdent de vue les notions de registre ou de niveau de langue, et emploient un terme comme goûtu sans aucune conscience de sa trivialité ni de la connotation humoristique qui s'y attache.

Quant à "goûteux" (sic), que l'on trouve parfois aussi dans les médias à la place de savoureux, c'est un terme totalement impropre qui n'existe qu'avec l'orthographe goutteux et qui se rapporte alors à une maladie des articulations, appelée goutte. Rien de bien appétissant ! *

"Ta salade de lentilles est gourmande" : l'Académie française a récemment émis une mise en garde contre l'extension de sens abusive de l'adjectif gourmand appliqué, non pas à des êtres friands d'aliments réjouissants ("Robert est gourmand"), mais à des mets dont la consommation est propre à plaire aux gourmands ("un café gourmand"). Cette inversion de sens pollue la publicité et le commentaire médiatique, notamment dans la bouche des candidats et jurés participant aux émissions de compétitions culinaires. La réprobation de l'Académie à ce propos est légitime car il y a là une confusion diamétrale entre le mangeur et le mangé ; entre le sujet et son complément. Son complément alimentaire, bien sûr...

En résumé : Seul un mangeur peut être gourmand. Un plat est bon, savoureux ou succulent. Un plat n'est pas "gourmand" ; il ne peut qu'exciter la gourmandise humaine. Eliminez donc totalement de vos commentaires culinaires le lancinant "c'est gourmand". Et réservez "c'est goûtu" au registre de la blague ; si vous êtes sérieux, dites plutôt :  ça a du goût, ça a bon goût, ça a beaucoup de goût, c'est savoureux, c'est délicieux, etc. Ou tout simplement c'est (très) bon !

*N'est-ce pas, chère Hélène Darroze, qui avez souvent été détrompée par nos soins et ceux de l'Académie française à propos de votre tristement célèbre "goutteux" ou "goûteux", mais n'en avez cure et persistez à donner à votre public télévisuel une indigestion de ce terme impropre, sans vous inquiéter de propager ainsi la méconnaissance générale de votre propre vocabulaire professionnel ?

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE , CLIQUEZ ICI

lundi 9 juillet 2018

de plus en plus compliqué

La complication et la difficulté sont deux notions différentes : les mots pour les désigner ne sont pas interchangeables. Ni en français ni dans la plupart des langues.

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent pourtant depuis 2012 que cette distinction est en voie de disparition dans l'esprit des orateurs professionnels, et du grand public à leur suite. La confusion de sens s'opère dans leur esprit au détriment de l'adjectif difficile, auquel ils tendent massivement à préférer automatiquement l'adjectif compliqué.

Même lorsque la difficulté en question est dépourvue de complication, tout ce qui est en réalité difficile est devenu "compliqué".

Par un sportif, nager plus vite que ses concurrents serait "compliqué". Non, c'est très simple (il suffit de nager plus vite !) mais c'est très difficile car épuisant.


La Mission linguistique francophone rappelle à ces orateurs imprécis et distraitement suivistes que seul ce qui est dépourvu de simplicité ou de clarté peut être qualifié de compliqué. Ce qui n'est pas facile mais clair et net, est difficile mais non compliqué.

Si c'est prendre le lecteur pour un demeuré que de lui rappeler cette vérité première, que dire du journaliste ou du tribun médiatique qui la perd de vue et décèle désormais du "compliqué" partout et du difficile nulle part ? Qu'il est un demeuré ? Non, ce serait trop facile. Car la cause réelle de cette tendance est sans doute plus... compliquée : s'y mêlent un peu toutes les négligences professionnelles qui altèrent le français médiatique. Nous n'en ferons pas la liste. Ce ne serait ni difficile ni compliqué ; ce serait désobligeant.

Quatre ans après la brusque apparition de ce phénomène régressif (1), la tendance s'est amplifiée et l'éventail de qualificatifs paresseusement remplacés dans la langue médiatique par compliqué s'est accru. Ainsi, les distinctions de sens suivantes sont-elles en passe d'être considérées comme trop "compliquées" à manier par les professionnels de la parole, qui les remplacent graduellement par "compliqué" : difficile, délicat, embarrassant, gênant, maladroit, hasardeux, périlleux, dangereux, exclu, incertain, peu probable, compromis, voué à l'échec, impossible, infructueux, inextricable, malcommode, contraignant, rebutant, inenvisageable, inacceptable, décourageant, déprimant, triste, grave [par exemple : prendre une grave décision et non une décision compliquée, comme le dit aujourd'hui un dignitaire annonçant sa démission].

(1) Il n'y a pas là "évolution" de la langue mais bien régression et atrophie, puisque des distinctions de sens disparaissent et que le discours s'appauvrit au lieu de s'épanouir.

NDE : Cet article a été publié en juin 2014. Devant la persistance de cette confusion, et pour épauler les efforts de l'Académie française qui nous a récemment emboîté le pas à ce sujet, nous le remettons sur le dessus de la pile.
 
CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE

mercredi 4 juillet 2018

cas par cas et heure par heure

L'expression "au cas par cas" est une faute de français qui s'est répandue très largement depuis l'an 2000.

Dans notre langue, les choses que l'on examine l'une après l'autre se règlent cas par cas, et non "au cas par cas" (sic). Curieusement, cette faute de construction grammaticale n'affecte pas les autres locutions adverbiales construites sur le même modèle, c'est-à-dire par répétition d'un substantif autour de la préposition par. On entend toujours dire aujourd'hui, comme il convient : "marcher deux par deux", "progresser mètre par mètre", "s'informer heure par heure", "réfuter point par point" [et non "au deux par deux", "au mètre par mètre", "au point par point", "à l'heure par heure"]. Pourquoi ces locutions voisines ne subissent-elles pas la même maltraitance que "cas par cas" ? Pourquoi "au cas par cas" mais pas "à l'heure par heure" ? Ce sont les mystères du panurgisme langagier...

Une fois de plus, l'altération de la langue française contemporaine par suivisme irréfléchi ne va pas dans le sens d'une simplification mais d'un "suréquipement" syllabique ou lexical. Ici, il faut quatre mots pour commettre une erreur, au lieu de trois dans la formulation correcte.

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•] 

dimanche 24 juin 2018

cartonner, faire un carton, carton plein

La différence de niveau de langue entre "peu importe" et ''je m'en branle" semble échapper à une cohorte d'orateurs professionnels, et spécialement aux présentateurs et journalistes de télévision et de radio qui sont en train d'abandonner collectivement les mots succès, victoire et triomphe au bénéfice de leur synonyme argotique carton ("faire un carton").

Pour une écrasante victoire, ils vont parfois jusqu'au "carton plein", comme s'il s'agissait d'un carton de déménagement ou d'une grille du loto traditionnel pleine de pions gagnants, alors qu'initialement la dérive argotique du mot carton, au sens de succès foudroyant, vient de la cible en carton du stand de tir dont on réussit à atteindre le centre.

Le festival de Cannes 2015 honore-t-il 100% de films français par ses trois palmes les plus en vue ? Pour les présentatrices des deux grandes chaînes françaises d'information télévisée en continu, "le cinéma français cartonne". Et l'on demande au critique de cinéma invité au journal télévisé de la grande chaîne généraliste du service public comment il explique non pas ce triomphe ni ce succès ni cette triple victoire mais, fatalement, ce carton.

La langue du commentaire sportif argotique s'est maintenant emparée du discours analytique sur la culture. L'inculture fait un carton et le mot juste fait ses cartons. Merci qui ?

NB : Aussi appelé registre de langue, le niveau de langue mesure le degré de raffinement de la langue employée par le locuteur. Il ne doit pas être confondu avec le niveau en langue(s) qui mesure le degré d'aisance dans la pratique d'une langue : "j'ai un très bon niveau d'anglais mais je confonds les niveaux de langue du français !"  Telle est l'autocritique que peuvent s'adresser les journalistes de langue maternelle française qui croient correct d'employer "cartonner" ou "faire un carton" à la place de "triompher", "être un succès", "avoir du succès", "gagner", "réussir", "l'emporter", "s'imposer", "briller", "marquer des points", "battre des records", "enthousiasmer le public", "être très applaudi", etc.

CLIQUEZ ICI  POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE

mercredi 13 juin 2018

modèles suréquipés

En 2010, une agence de publicité de grande marque automobile a une première fois décrit un modèle de voiture comme étant "suréquipé". Toutes l'ont ensuite imitée.

Un anonyme n'ayant pas perdu le sens des mots a légitimement pu s'interroger devant ce suivisme irréfléchi :
"suréquipée, ma voiture, ça veut dire quoi ? Qu'elle a deux volants ?"

Interrogation restée sans réponse autre que la propagation irritante de ce faux-sens, à coups de centaines de millions d'euros de dépenses publicitaires. Désormais, tout véhicule à vendre est présenté comme suréquipé. C'est le lieu commun obligé des bateleurs de ce secteur. Et bientôt, de tous les secteurs.

Le qualificatif "suréquipé" n'a pourtant qu'un seul sens, et il est fortement péjoratif. Est suréquipé ce qui encombré de trop d'équipements.

Dans le verbe suréquiper, le préfixe sur- exprime un tort par excès. Exactement comme dans surcharger, surestimer, surévaluer, surexposer, surfaire ou surjouer. Étymologiquement, surveiller, c'était aussi veiller de trop près, par méfiance et jusqu'à l'abus de vigilance.

Chers dirigeants de groupes industriels, la prochaine fois qu'un publicitaire ou un dircom vous proposera de vanter vos produits comme étant "suréquipés", demandez-vous si vous ne l'avez pas surestimé.

NDE : Le romancier Grégoire Courtois aussi s'est emparé de ce qualificatif, au tout début de son actuel dévoiement, pour en faire finement le titre d'un récit de science-fiction (Suréquipée, paru en 2015 chez Gallimard) impliquant une voiture effectivement suréquipée, au sens propre, puisqu'elle semble même dotée de la capacité de se mêler de ce qui ne la regarde pas ...


POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

jeudi 7 juin 2018

la confiance clients : une purge vendue en pharmacie

Pour se faire une idée du mépris qu'inspire le souci du maniement le plus élémentaire de notre langue à certains membres de professions pourtant dites intellectuelles supérieures, on peut pousser la porte d'une officine pharmaceutique et s'émouvoir d'y être accueilli par la proclamation publicitaire incongrue reproduite ci-dessus.

C'est un moyen très sûr de déclencher l'hostilité railleuse du pharmacien, sur le mode "oui, bon ben quoi, j'vois pas où est l'problème, j'y peux rien", le bras fermement croisés sur la poitrine, le sourire narquois et la mauvaise foi en bandoulière.

Donc, on peut être titulaire d'un diplôme de docteur en pharmacie, membre d'un groupement de pharmaciens pour qui "notre santé est capitale" et penser sérieusement que le serment commercial "mériter la confiance clients" ça y'en a être texte digne vitrines santé capitale officine ?

Eh bé... Pas besoin d'être un professionnel de santé pour y voir plutôt une entorse très gonflée.

Puisque la législation française [loi de 1994 dite Loi Toubon] protège notre langue contre de telles exactions à condition qu'on rapporte les preuves d'un refus d'y remédier, les observateurs bénévoles de la Mission Linguistique Francophone ont débuté ce mois-ci une campagne de constats et de visites de courtoisie chez les franchisés pharmaceutiques unis sous ce slogan boiteux et inconvenant, voire contrevenant. Il en ressort que ladite attaque contre la santé de notre langue est méthodiquement répercutée à l'intérieur des officines sur des écrans vidéo, afin que nul n'y échappe. Et sans que nulle pharmacienne ni pharmacien n'y remédie.

Se regrouper entre pharmaciens pour asséner ça aux chalands et patients pas encore décérébrés, c'est un peu violent pourtant, non ?

NDA : Le plus incommodant dans la cette campagne de publicité sur le lieu de vente, c'est son incohérence intrinsèque. En effet, on y trouve côte à côte le massacre grammatical "mériter la confiance clients" [au lieu de "la confiance de nos clients"] et un autre serment à la syntaxe irréprochable : "assurer la cohésion de nos équipes" [et non "assurer la cohésion équipes" qui serait pourtant cohérent avec l'inepte "confiance clients"]. Il faut croire, chers pharmaciens parisiens, que vos clients ont droit à moins de considération que vos propres équipes... Est-ce ainsi que vous comptez mériter leur confiance ?  Miss L.F.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI 

vendredi 1 juin 2018

le Cdt n'est pas cordial

En français, les trois lettres Cdt sont l'abréviation du mot Commandant.* Il existe pourtant des correspondants par voie de courriels, nullement titulaires du grade de commandant, qui vous terminent leurs messages par les trois lettres "Cdt".

En réalité, ils ignorent les usages épistolaires de base et entendent par là vous saluer cordialement. Mais ils pourraient aussi bien vous tirer la langue ou vous faire un bras d'honneur. Car si l'on n'est pas cordial au point de prendre la peine d'écrire en toutes lettres une formule de politesse déjà concise à l'extrême (un seul mot !), alors on ne l'est pas du tout.

*Tout en capitales, CDT est le sigle des comités départementaux du tourisme.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI