mardi 22 janvier 2019

concertos et scénarios

Pas d'excès de zéle, pas de pédants concerti ni scénarii.

Le pluriel de scénario est scénarios. Le pluriel de concerto est concertos. Tout comme le pluriel de lavabo est lavabos.

L'Académie française a depuis longtemps tranché la question du pluriel des mots étrangers adoptés par le français : ils doivent être traités comme des mots français, c'est-à-dire équipés au pluriel d'un S final.

On trouve pourtant encore de nombreux partisans des "concerti" et des "scénarii", formes d'inspiration italienne [d'inspiration, seulement, car le pluriel italien du mot italien scenario est scenari, avec un seul i] mais fautives en français - langue dans laquelle les pluriels de ces mots sont concertos et scénarios. De fait, le mot scénario n'est manifestement plus un mot italien, puisqu'il est équipé d'un accent aigu, inconnu en Italie. Comme souvent, l'incohérence est au rendez-vous : les mêmes qui veulent écouter des concerti en rédigeant des scénarii ne disent pas qu'ils redoutent la prolifération des "viri dans les aquaria" mais bien des virus dans les aquariums.

Alors, restons sobres et n'étalons pas de prétentions latinistes ni italianisantes quand le français fait tout pour nous faciliter la vie. Ce qui n'est pas toujours dans sa nature... 

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lundi 21 janvier 2019

une témoin gênante + un tête d'affiche

La grammaire de notre langue vient de se fissurer en grand, et peu de gens s'en sont avisés.

De dérive en dérive, voici que l'article ne s'accorde plus obligatoirement avec le mot contrairement à ce qu'exige notre syntaxe (une fleur, et non un fleur).

L'article d'un mot non féminin s'accorde maintenant  plus ou moins obligatoirement avec toute féminité sous-jacente.

Si le témoin est une femme, c'est désormais une témoin. On l'entend et on le lit.

Ainsi ce que nous donnions comme exemple caustique et peu probable de future déformation catastrophique de la structure de notre langue sous les coups de la bêtise est-il bel et bien advenu en ce début d'année 2019.

La rupture du ligament logique article-mot se propage toujours plus et accroît ses ravages.

Après avoir vu apparaître la pustule "une numéro" ("la numéro un mondiale"), puis "une auteur" (et sa cacographie une auteure), "une maire d'Houilles", "une chef" (et sa cacographie une cheffe), "une chercheur" (alors que une chercheuse existe), et "une médecin" (pour éviter une médecine tout en refusant le neutre irréprochable un médecin), voici la plaie "une témoin".

Cette blessure s'accompagne d'un délire collectif bien installé : à force de dérives de la guerre des sexes sur le juste maniement des termes neutres, l'apparence masculine de certains d'entre eux n'est plus tolérable. Q'une femme soit un être sensible ? Hors de question ! Plus aucun article neutre d'apparence masculine n'est supportable dans les parages d'une personne de sexe féminin.

Et les personnes de sexe masculin ? Va-t-on se mettre à désaccorder les articles des termes neutres d'apparence féminine, pour plaire aux hommes aussi ? Le réclament-ils ? Il semble que non. Qu'un brave type soit aussi une personne, une victime ou une ordure ? Les hommes n'y voient rien à redire.

Alors, aux hommes une grammaire intacte et aux femmes une grammaire en miettes ?

Non. Ce serait une discrimination en fonction du genre. Chacun en est témoin...

Va-t-il donc falloir rétablir l'équilibre en désaccordant aussi les articles féminins aux parage des hommes ? On ne voit pas d'autre issue à cette fièvre. Les gars, vous serez désormais un personne, un victime, un tête d'affiche et un ordure.

Dur.

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jeudi 17 janvier 2019

en live

L'expression "en live" (sic) n'est ni anglaise ni français

Dans le français courant, le mot live est emprunté à l'anglais dans son acception adverbiale qui signifie exactement "en public" ou "en direct".

Dès lors, le franglais "en live" signifie "en en public" ou "en en direct". Chacun devrait entendre instinctivement que l'ajout de la préposition "en" devant l'adverbe "live" produit un bégaiement sémantique inepte.

L'expression "en sans contact" (sic) est une semblable aberration syntaxique, construite sur le même modèle défectueux : l'ajout fautif de la préposition en devant un adverbe. Maquillé de guillemets ou non [cf. annonce BNP Paribas ci-dessus], c'est un monstre rédactionnel.

On se demande pourquoi le président de la BNP Parisbas rétribue un directeur de la communication capable de croire mordicus le contraire et de rétribuer à son tour des rédacteurs publicitaires non moins ignorants que lui de l'agencement des mots. Détrompons-les ensemble : "je paye en sans contact" est une bévue envers laquelle tout effort d'indulgence sera voué à l'échec : c'est crétin, et ce n'est que crétin.

Dans les familles du président et du dircom de la BNP boit-on son whisky "en sans glaçon", ou réserve-t-on ce charabia aux abrutis de clients ?

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lundi 14 janvier 2019

l'arque de triomphe





Pendant 212 ans (soit depuis 1806), l'Arc de triomphe de la place de l'Étoile à Paris s'est appelé Arc de triomphe, et tous les Francophones l'ont appelé Arc de triomphe.

Depuis le 1er décembre 2018, les choses ont évolué.

La plupart des jeunes journalistes de la presse parlée et audiovisuelle l'ont rebaptisé Arque de triomphe.

Les locuteurs moins jeunes et moins sourds à leur propre langue, eux, se reconnaissent à ce qu'ils continuent à parvenir à prononcer correctement Arc de triomphe.

Mais pour combien de temps encore ? On sait quelle est la force du suivisme et de la négligence phonétique. Le même suivisme et la même négligence qui nous donnent les prononciations médiatiques ex-e-femme au lieu de ex-femmeils voulez au lieu de ils voulaient ou ôrange au lieu d'orange (avec un o bien ouvert comme dans or, puisque l'orange est étymologiquement une sorte d'or) ou gilés jonnes au lieu de gilets jaunes.

Bien sûr, cela n'a aucune importance au regard d'autres drames. La langue est faite pour évoluer ; et de plus en plus fréquemment sous la poussée de l'incompétence des professionnels de la communication, qui devraient la manier en virtuoses et assurer sa cohérence plutôt que sa dislocation. Vive donc l'Arque de triomphe.*


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*La faute - car tout fatalisme mis à part, c'en est une évidemment - consistant à prononcer un son qui n'existe pas à la fin d'un mot (ici arc prononcé arc-eu) s'appelle paragoge.

jeudi 10 janvier 2019

quand tout est "sécurisé", plus rien n'est sûr...

En France, le discours ambiant des premières années du vingt et unième siècle a été pétri de considérations sur la sécurité.

La Mission linguistique francophone constate qu'il en résulte des dérives lexicales malencontreuses. Si le vif succès du mot "insécurité" n'appelle pas de mise en garde, il n'en va pas de même pour l'emploi fautif des barbarismes "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation", actuellement omniprésents dans le vocabulaire des professionnels de la langue et, par suite, du public.

Les choses ne sont plus sûres, elles sont "sécurisées".
Les biens et les personnes ne sont plus en sécurité, ils sont "sécurisés".
Les inquiets ne sont plus rassurés, ils sont "sécurisés".
Les faibles ne sont plus protégés, ils sont "sécurisés".
Les activités à risque minime ne sont plus encadrées ni surveillées, elles sont "sécurisées".
Les périmètres dangereux pour notre sécurité ne sont plus interdits ni bouclés, ils sont "sécurisés".
Les champs de mines ne sont plus déminés, ils sont "sécurisés".
Les falaises, les voûtes, les murets qui menacent de s'écrouler ne sont plus consolidés ni étayés, ils sont "sécurisés".
Les villes assiégées ne sont plus envahies ni conquises ni prises ni même défendues, comme elles l'étaient jadis ; les correspondants de guerre nous disent qu'elles sont maintenant "sécurisées" par l'assaillant (c'est-à-dire qu'il s'en est rendu maître) - ou "sécurisées" par l'assiégé s'il se défend bien.

Bref, "Sécurisé/sécuriser" peuvent signifier tout et son contraire.

Mais cette vacuité de sens n'est pas leur moindre défaut. La Mission linguistique francophone rappelle que "sécuriser" et "sécurisé" sont initialement des barbarismes dérivés d'une mauvaise traduction du verbe anglais "to secure" [signifiant "assurer", "rassurer", "rendre sûr", "garantir"].

Paradoxe ultime : aussi présent qu'il soit sous divers aspects déformés, le mot sécurité lui-même perd sa vigueur de jour en jour et vit dans la plus grande insécurité, menacé de disparition sous les coups lourds et gauches du barbarisme "sécurisation" (sic) - un synonyme illégitime dont abusent rédacteurs et locuteurs professionnels, tous secteurs confondus - organismes officiels compris.

Conclusion : "sécuriser", "sécurisé" et "sécurisation" sont à proscrire activement dans le langage courant (1). La langue française dispose de tous les mots voulus et n'a nul besoin de ces néologismes paresseux qui dévorent les mots de sens clair, ces parasites brutaux au sens vague, à l'origine défectueuse, nuisibles à sa clarté et à sa cohérence.

Car quand tous est "sécurisé", plus rien n'est sûr. Ni certain.

(1) Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer", mais laissons-leur la jouissance exclusivement technique de ce jargon qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions en français courant, sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé... 

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mercredi 9 janvier 2019

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait devant ses subalternes une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eut infligé à un subordonné pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi !", s'exclamait-il et s'exclame-t-il encore.

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et clamerait à ses camarades, par-dessus l'autorité de ses supérieurs : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a déjà été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

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mardi 8 janvier 2019

impacter

Le verbe "impacter" ressemble à du français, mais ce n'en est pas. C'est un barbarisme à prétentions anglophones, employé dans divers sens liés à la notion d'impact.

• Impact physique. Ce sont ici les verbes percuter, heurter, frapper et leurs synonymes qui doivent toujours être employés au lieu du barbarisme "impacter". Exemple correct : "la balle l'a frappé ici ; on en voit nettement l'impact."

• Impact immatériel, symbolique, émotionnel. "Impacter" remplace ici abusivement des verbes comme affecter, toucher, heurter, ébranler et tous leurs synonymes exprimant un effet subtil ou violent sur un élément immatériel, sur une émotion, sur un destin, sur un projet.

Ainsi, une étude d'impact s'efforce-t-elle de déterminer dans quelle mesure une intervention affectera une situation donnée. Dans quelle mesure elle influera sur l'état actuel. Et non dans quelle mesure elle "l'impactera" (sic).

Les professeurs avaient autrefois l'habitude d'étiqueter certains élèves "partisan du moindre effort". C'est un label qui convient bien aux personnes adultes de langue maternelle française qui ne font plus même l'effort de trouver dans un vocabulaire de fin d'études primaires le verbe juste, pour exprimer ce qui résulte d'une influence, d'un choc ou d'un impact.

En ce sens, "impacter" signifie : "avoir un poil dans la main dans la tête".

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dimanche 6 janvier 2019

les deux derniers mois, les trois premiers jours, les 48 prochaines heures


La langue française subit depuis 2007 une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre.

La grande majorité des journalistes, des orateurs politiques et des rédacteurs publicitaires s'obstinent à nous parler des "prochaines 48 heures" ou des "dernières 24 heures". Entraînant le public dans les fautes qu'ils banalisent, ces professionnels de la langue oublient que le français ne se construit pas comme l'anglais.

En français, l'adjectif cardinal (un, deux, trois, etc) doit toujours se situer avant l'adjectif qualificatif. Ce n'est pas une option, c'est une obligation. Le français exige que l'on dise : "j'ai trois grands enfants", et non : "j'ai grands trois enfants". On ne peut donc en aucun cas dire non plus "les dernières vingt-quatre heures". Le seul ordre correct de ces mots est : "les vingt-quatre dernières heures".

Cette règle intangible se vérifie aisément : chacun dit bien "dans les deux prochains jours" et non "dans les prochains deux jours" ; l'ordre à respecter est exactement le même pour "quarante-huit (prochaines) heures", synonyme de "deux (prochains) jours".

On s'étonne de devoir rappeler à des professionnels de la langue sur quelles fondations doit s'édifier leur discours, et ce jusque dans l'ordre le plus élémentaire des mots...


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jeudi 3 janvier 2019

atteindre dix mètres


Comme tant et tant de ses consœurs et confrères, l'envoyée permanente de TF1 à Londres, journaliste chevronnée et estimée, est en grande difficulté avec la syntaxe et le vocabulaire de la langue française.

En atteste ce commentaire qu'elle a rédigé à tête reposée puis transmis par téléphone à sa rédaction qui n'a pas tiqué, n'a pas estimé nécessaire de le lui faire rectifier et l'a diffusé tel quel : "Les flammes ont atteint jusqu'à dix mètres".

Or, en français, on ne peut pas dire qu'un vieillard a "atteint jusqu'à cent ans" ni que des flammes "atteignent jusqu'à dix mètres". Car atteindre cent ans, c'est vivre jusqu'à cent ans, et atteindre dix mètres, c'est monter jusqu'à dix mètres. Le concept "jusqu'à" est inclus dans le verbe atteindre.

Aussi étonnant que ce soit, on peut ne pas entende cette redondance mais se targuer d'exercer le métier d'écrire et de parler.

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mercredi 2 janvier 2019

suite à : les ravages s'amplifient

Suite à ravage toujours plus amplement la langue française. L'année 2019 s'ouvre sur le constat de son expansion irrésistible et consternante. 

Curieusement, c'est une aberration syntaxique que personne n'applique à d'autres locutions similaires : qui dit "cause à" au lieu de "à cause de" ? Personne.  C'est pourtant exactement la même faute de syntaxe, commise d'un cœur léger dans "suite à" au lieu de "à la suite de". Cette surdité aux dissonances de sa propre langue et aux incohérences internes qui en sont les fausses notes hurlantes, voilà ce qui intrigue et consterne.

Un internaute éclairé, Didier Pautard, s'émeut du véritable cancer de la langue qu'est devenue la formule suite à, et relate en ces termes sa mésaventure de soignant culturel dont les soins sont défaits par un ignare opiniâtre, ou plusieurs :

"Voulant bien faire, j'effectue des séries de correction dans [Wikitionnaire et Wikipédia]. Elles portent par exemple sur des formulations du type : « suite à la situation politique tendue entre les deux pays », que l'on peut exprimer correctement par « à cause des tensions politiques entre les deux pays ». 

Un certain nombre de contributeurs me remercient pour mes modifications. Malheureusement, un administrateur, toujours le même, importuné par ces améliorations, les critique et les révoque systématiquement en arguant de lourdeurs, de risques de changement de sens.


Effectivement « suite à », en raison de son sens flou et de son inexactitude grammaticale,  ne sous-entend rien de très explicite. A quoi bon clarifier ?

Si « suite à » continue à phagocyter d'autres locutions, on peut légitimement s'inquiéter pour la diversité lexicale et la précision sémantique de la langue française. 

Que faire ?" (fin de citation, 2014)


La Mission linguistique francophone constate qu'il est trop tard pour faire quoi que ce soit. Ce cancer n'a pas été vaincu et les efforts conjugués des institutions culturelles n'arrivent plus à peser face à l'inculture de la langue médiatique et de celle des affaires, gorgées l'une comme l'autre de suite à.

En 2019, non seulement la locution suite à n'est plus perçue comme une faute de français, même par de nombreux locuteurs cultivés et expérimentés, mais elle a effacé du discours ambiant des locutions que l'on croyait bien ancrées dans notre langue. Des locutions qui lui étaient en toute certitude extrêmement utiles, qui existent dans les autres langues, et dont seule la nôtre est en train de se priver. Ces synonymes corrects, plus fins et plus explicites, nous les voyons expirer, victimes de la paresse intellectuelle et du suivisme langagier qui ont permis en moins de vingt ans à un barbarisme technocratique de les évincer.

Rapport à (..."rapport à vos antécédents"...) et suite à (..."suite à notre débâcle"...) sont apparus il y a cent ans en qualité de plaisanteries de comiques troupiers raillant la mauvaise maîtrise de la syntaxe par les administrations. Formules asyntaxiques par dérision, elles étaient placées dans la bouche de troufions ou d'adjudants reprenant ces bourdes de la langue administrative, dans un discours qui se voulait châtié ! Le public n'était pas sourd à l'ineptie de ces formulations et se tordait de rire. Le conscrit et son "suite à" était l'ancêtre du policier de Coluche et son hilarant "un visage pas tibulaire, mais presque" !

Hélas, aujourd'hui le public fait du comique troupier et du pré-Coluche sans le savoir, et se rengorge d'employer une locution aberrante, comme un bourgeois gentilhomme au comble du ridicule et ne s'en apercevant pas.

Voici les synonymes irréprochables qui doivent être préférés en toute circonstance, dans un français ordinaire, limpide, précis et dépourvu de ridicule.

Suite à est l'expression fautive employée sans discernement à la place de tous ces termes irréprochables :

pour faire suite à (on dira "pour faire suite à votre demande" et non "suite à votre demande")
à la suite de (on dira "la fille de papa" et non "la fille à papa" ; donc "la suite de " et non "la suite à")
à cause de (on notera que personne ne dit "cause à", pourtant construit comme "suite à")
• en raison de (on notera que personne ne dit "raison à", pourtant construit comme "suite à")
du fait de (on notera que personne ne dit "raison à", pourtant formé aussi mal que "suite à")
faute de (on dira "faute de place" et non "suite au manque de place")
compte tenu de (au lieu de "suite à votre attitude, votre place n'est plus parmi nous")
depuis (au lieu de "suite à ton départ, je m'ennuie"
après (on dira "après examen de votre réclamation" et non "suite à l'examen de votre réclamation" ; comme on dira "après tant d'échecs" et non "suite à tant d'échecs")
pour (on dira "licencié pour avoir menti" et non "licencié suite à un mensonge")
parce que (on dira "parce que j'ai peu d'amis" et non "suite à mon peu d'amis")
conformément à (on dira "conformément à nos engagements" et non "suite à nos engagements")
en réaction à (remplacera avantageusement "suite au conformisme de son milieu familial")
• dans le cadre de (on dira "dans le cadre de ce congrès, j'ai multiplié les contacts")
• etc

On voit que le pire défaut du recours machinal au vague "suite à", quelle que soit sa faute grammaticale, c'est que cela dispense de penser à ce qu'on exprime : c'est de la parole non seulement mal formée mais sans idée précise.

On entend aussi progresser son utilisation abominablement stupide comme pivot doté d'une valeur qualificative, dans une formule comme "il y a trop de noyades suite à des imprudences", au lieu de :

causées par, occasionnées par, provoquées par
dues à, consécutives à, imputables à
• résultant de
• par ("noyades par imprudence")

Alors, que faire contre le cancer suite à ?

Ne pas craindre de reprendre avec obligeance les utilisateurs innocents de cette formule coupable.

Miss L.F.

mardi 18 décembre 2018

loin s'en faut

Très prisée de certains orateurs politiques et commentateurs médiatiques, l'expression "loin s'en faut" (sic) est une contorsion vide de sens, qui résulte de l'hybridation difforme de deux ou trois expressions, toutes parfaitement correctes quand on ne les mélange pas : loin de là et il s'en faut de beaucoup ou il s'en faut de peu.

On s'étonne que des êtres doués de raison, et ayant pour mission ou pour ambition de régler le fonctionnement de la vie sociale, s'égarent à ce point dans l'absurde et soient à ce point privés de la capacité de s'assurer qu'une formule dont ils se gargarisent possède bien une queue et une tête. Car vraiment,  c'est quoi Monsieur le Sénateur un loin qui s'en faut ? Vous pouvez nous en faire l'analyse grammaticale ? Certes non.

Vous qui ne pérorez pas dans les médias, n'allez pas non plus imaginer que "loin s'en faut" vous fera paraître meilleur orateur que les adeptes de l'irréprochable "loin de là", car ce sera tout le contraire : vous passerez juste pour une grenouille occupée à tenter de se faire plus grosse qu'un bœuf.

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samedi 8 décembre 2018

morbide, sordide et macabre

Parce que sa première syllabe est homonyme du mot mort, l'adjectif morbide est souvent employé par erreur pour désigner ce qui se rapporte à la mort, ce qui évoque des idées de mort. De même, en raison de la rime très riche qui les rapproche, les sens des adjectifs morbide et sordide sont fréquemment confondus.

Or, ce qui est morbide se rapporte à la maladie et non à la mort (du latin morbidus : malsain ou maladif). Ce qui est sordide n'est pas maladif mais d'une repoussante bassesse.

Ce qui apporte la mort est mortifère ou mortel. Ce qui évoque la mort ou s'y rapporte, ce qui se veut familier de la mort n'est pas morbide ni sordide mais macabre.

Les idées morbides ne sont donc pas des idées de mort, mais des idées malsaines. Parmi lesquelles peuvent apparaître éventuellement des idées de mort (mort d'autrui ou suicide), qui sont alors des idées macabres.

C'est bien parce que les concessions faites, parfois stoïquement, à l'idée de mort sont hâtivement jugées repoussantes et malsaines qu'elles sont tenues un peu vite pour sordides ou morbides.

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mardi 4 décembre 2018

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l'Académie française unissent leurs efforts pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son "déroulé" (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Faute que l'on entend par contagion dans la bouche de celles et ceux que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement, par la seule vertu de leur nouveauté.

Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le "déroulé" (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. De toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation.

[*] Faux : le néologisme "un déroulé" est issu du participe passif du verbe (se) dérouler ; il est donc impropre à évoquer l'action autrement que subie. Il appartient indéniablement au registre de la passivité et non de l'activité.

NDA : Si le déroulement devient "le déroulé", alors il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin mais poursuivre la dislocation pour conserver à notre vocabulaire sa cohérence : l'égarement devient l'égaré, le gouvernement devient le gouverné, le règlement devient le réglé, le stationnement devient le stationné, et la connerie devient reine.

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samedi 1 décembre 2018

colère légitime

En France, le lieu commun concernant les manifestants appelés gilets jaunes consiste à les décrire comme liés par une même colère. La colère de ces manifestants étant présentée - par eux-mêmes autant que par les commentateurs et les politiciens - comme éminemment respectable, et même qualifiée de colère légitime, selon la formule rapidement devenue une précaution oratoire de rigueur.

Les francophones à l'ouïe sensible entendent là un abus de langage périlleux.

Car la définition du mot colère, ici puisée dans le dictionnaire Le Robert, ne laisse pas de doute sur le caractère déplorable de toute colère, fut-elle provoquée : "Mécontentement violent et passager qui s'accompagne d'agressivité".

Les manifestants qui se désolidarisent des violences commises ne peuvent que renoncer à l'invocation d'un droit à la colère. Puisque la colère est violence.

Sur les Champs-Elysées et alentour, dans le feu et le saccage, bref dans la violence, on a vu les effets de cette prétendue légitimité de la colère.

Sauf à s'enliser dans une funeste erreur d'appréciation, ni les manifestants ni les commentateurs ne peuvent poser la colère comme un ressort noble. Ce n'en n'est jamais un. C'est au contraire une expression "agressive, violente et passagère".  Or, s'agit-il d'un mécontentement passager ? Est-ce vraiment ce qui caractérise la détresse morale et le découragement économique exprimés par ces manifestants ?

Les synonymes appropriés ne manquent pourtant pas ; de l'indignation* à la révolte, en passant par la protestation, des termes forts qui ne sont pas entachés d'inconstance et de violence comme l'est la pauvre colère.


L'indignation est le sentiment éprouvé et exprimé par une personne qui s'émeut d'une atteinte à sa propre dignité ou à la dignité d'autrui. L'indignation se distingue nettement de la colère en ce qu'elle peut s'exprimer sans le trait principal de la colère : la violence ou l'agressivité.

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samedi 24 novembre 2018

lignes intérieures et non domestiques

Dans la langue anglaise, le pays et la patrie sont très fortement assimilés au chez-soi, au foyer, à la maison, le fameux home, sweet home. D'un soldat qui rentre au pays, l'anglais dit qu'il rentre home. Il ne dit pas "to the country", ce qui signifierait "au pays" mais serait qu'une étrange traduction mot à mot du français.

De la même manière, les lignes aériennes qui restent à l'intérieur des frontières d'un même pays sont dites en anglais domestic (du latin domus : la maison). Ces domestic flights ne sont pas en français des vols "domestiques" (des vols effectués à la maison) mais des vols intérieurs (des vols effectués à l'intérieur d'un pays). On constate malheureusement qu'Air France se met à désigner officiellement ses vols intérieurs et lignes intérieures comme "vols domestiques" et "lignes domestiques", se montrant ainsi esclave du snobisme anglomane jusque dans les recoins du vocabulaire aérien le mieux enraciné dans la langue française depuis que l'aviation existe.

On se gardera donc bien d'imiter ce travers et l'on persistera, en bon français et en bons Français, à voler sur des lignes intérieures ou internationales.

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lundi 19 novembre 2018

ce qui se passe ou ce qu'il se passe ?

Que se passe-t-il ? La musique familière de cette question anodine et très correctement formulée semble être à l'origine d'une tendance persistante à déformer la tournure correcte de la réponse, et dire "je ne sais pas ce qu'il se passe" (sic) au lieu de "je ne sais pas ce qui se passe.

Personne, pourtant, ne songe à remplacer "je ne sais pas ce qui me plaît en toi" par "je ne sais pas ce qu'il me plaît en toi".

Le maniement des verbes impersonnels fait appel à une perception instinctive, et cependant subtile, du lien entre la syntaxe et le sens, qui piège même les meilleurs auteurs, il est vrai. Le public, quotidiennement soumis aux approximations linguistiques des orateurs professionnels, peine légitimement à s'y retrouver. Dans le doute, la simplicité est toujours salutaire. Et l'on sera bien inspiré de préférer savoir ce qui se passe, plutôt que ce qu'il se passe, question à laisser aux mauvais interviewers.

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samedi 17 novembre 2018

colocataires

La Mission linguistique francophone constate une tendance à la féminisation erronée du mot colocataire, transformé à tort en "colocatrice" (sic). Alors même que personne ne songe à parler d'une "locatrice" au lieu d'une locataire.

En français, la désinence -trice est le féminin de la désinence -teur, et d'elle seule. Un lecteur, une lectrice ; un inspecteur, une inspectrice ; un dessinateur, une dessinatrice. Tandis que les mots se terminant par -aire ne varient pas du masculin au féminin. Un propriétaire n'a pas pour homologue féminine une "propriétrice", mais une propriétaire... De même pour adversaire, récipiendaire, milliardaire, millionnaire ou locataire qui peuvent être masculins ou féminins.

Le sachant, un locataire et sa colocataire vécurent heureux et eurent beaucoup de petits colocataires. Mais pas une seule "colocatrice"...

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mardi 13 novembre 2018

snobisme et sexisme des alumni

Inquiétante, cette prise de distance croissante des grandes écoles et universités de France vis-à-vis de leur propre langue : non, il n'y a ni pertinence ni légitimité à rebaptiser "alumni" les associations d'anciens élèves d'écoles francophones ni leurs anciens élèves eux-mêmes.

Le pluriel du mot latin alumnus (signifiant élève, au masculin) n'est évidemment pas arrivé chez nous par le latin, mais par imitation servile d'un emprunt déjà très ancien des étudiants nord-américains au latin. Notre ré-emprunt est nettement digne des moutons de Panurge, comme en atteste sa propagation aussi soudaine et fulgurante que tardive : les moutons ont le réflexe vif mais l'esprit lent.

Nous ferions mieux d'imiter les universités des USA pour leurs extraordinaires fanfares de plusieurs centaines de musiciens. Ces formations artistiques et ludiques persistent à briller par leur absence dans nos universités, où l'apprentissage d'un instrument de musique ne fait plus le poids dans la journée d'un étudiant - non plus que dans l'esprit d'un président d'université, manifestement - face aux joies du pianotage à deux pouces sur un téléphone portable...

Pour en revenir aux alumni, il est étonnant que les institutions de l'enseignement supérieur ne se soient pas émues de l'adoption de ce masculin pluriel nettement genré, puisque le latin comprend aussi le féminin pluriel alumnae et le neutre pluriel alumna. C'est donc bien le masculin mâle qui a été adopté, et non le neutre pluriel plus approprié pour des ensembles mixtes.

A défaut de s'émouvoir de cette nouvelle étape d'américanisation de notre culture estudiantine par l'invasion des alumni directement importés d'outre-Atlantique sans passer par Rome, les étudiantes elles-mêmes eussent pu s'émouvoir de la prédominance masculine qui s'y attache, peu compatible avec les efforts sincères de la société pour éradiquer les marques d'infériorisation d'un sexe par un autre. Encore eut-il fallu qu'elles sussent distinguer le masculin pluriel d'une langue morte, et qu'elles ne fussent pas éblouies par le miroir aux alouettes de l'exotisme américanisant qui étincelle dans ce suivisme cuistre.

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dimanche 4 novembre 2018

a-t-elle l'air sérieuse ou l'air sérieux ?

 La forme extrême du purisme s'appelle l'hypercorrection. C'est un une méprise qui porte à considérer comme fautive une formulation ne méritant en réalité aucune réprobation.


Ainsi en va-t-il de la croyance erronée selon laquelle l'expression "elle n'a pas l'air méchante" serait fautive, puisque le mot air est masculin et qu'il faudrait donc voir en "méchant" une épithète qualifiant l'air (méchant) de cette personne et non la personne (méchante) elle-même. Or, cette analyse est rarement juste et souvent entachée d'hypercorrection, car fausse.

Lorsque c'est effectivement l'air adopté par la personne qui est qualifié, bien sûr le qualificatif de son attitude ou de son expression du visage doit être au masculin : "elle a un air absent" signifie qu'elle affiche une expression absente, un air absent. Tandis que "elle a l'air absente" signifiera qu'elle semble ne pas être là : "j'ai cherché Adeline, je ne la trouve nulle part, elle a l'air absente" doit s'accorder au féminin car c'est Adeline qui apparaît comme étant absente, ce n'est pas son air qui est absent.

En effet, l'expression "avoir l'air" est aussi employée dans un français impeccable comme synonyme des verbes paraître ou sembler. Dans ce cas, il faut toujours accorder l'adjectif avec le genre du sujet qui a un certain air : si elle semble compétente, alors "elle a l'air compétente" est parfaitement juste, sur le plan grammatical comme sur celui du style.

Car "elle a l'air" signifie ici "elle a l'air d'être", autrement dit, "elle semble". C'est ce que que les linguistes appellent une locution figée, porteuse d'un sens qui doit être prise en compte pour lui-même. Voilà pourquoi notre cosmonaute, dont l'air est rieur, a cependant l'air sérieuse. Elle nous semble sérieuse.

Il est même des cas dans lesquels accorder le qualificatif au masculin en dépit d'un sujet féminin est pour le moins maladroit, voire indéfendable. Ainsi est-il étrange de dire qu'une table a l'air branlant plutôt que branlante. Car on voit mal une table adopter un air : les objets inanimés n'ont pas d'expressions faciales ni de postures comportementales, et n'adoptent donc aucun air qui puisse être qualifié pour lui-même.

Il est préférable de considérer que les qualificatifs ne s'appliquant pas à une expression du visage ni à un comportement doivent toujours être accordés avec le genre du sujet, et non avec le genre du complément air : cette exposition [féminin] a l'air ennuyeuse (elle semble ennuyeuse), cette bague [féminin] a l'air précieuse (elle semble précieuse), cette table a l'air branlante.

L'Académie française le confirme. C'est pourquoi toute contestation du présent rappel aura l'air peu judicieuse - et non l'air peu judicieux.

* Illustration : une femme ayant l'air sérieuse (= l'air d'être sérieuse), puisqu'elle est apte à se voir confier une mission spatiale, mais n'ayant pas l'air sérieux (= n'ayant pas sur le visage un air plein de sérieux) puisqu'elle sourit.

* NDA : en tant que synonyme de sembler ou paraître, le groupe "avoir l'air" peut non seulement ne pas être complété par une épithète du mot air, mais il peut être compléter par un adverbe et non un adjectif : "elle a l'air ailleurs", dira-t-on dans un français irréprochable à propos d'une personne en train de rêvasser.

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samedi 27 octobre 2018

accident de bébé

La RATP peine à formuler dans français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples.

Ainsi, la RATP annonce-t-elle depuis plus de dix ans des accidents voyageurs (sic) ou, moins ridicule mais non moins inexact, des accidents de voyageurs. Pour signifier par là qu'un voyageur a été accidenté.

Or, en français, on ne désigne jamais un accident par la nature de la victime, mais toujours par la nature de ce qui a causé l'accident : accident d'avion, et non accident de passager ni accident de pilote de ligne ; accident de voiture, et non accident de passager ni accident d'automobiliste ; accident de ski, et non accident de skieur ; etc.

Quand un bébé est victime d'un accident domestique [un accident causé par la vie à la maison] et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : "Au secours ! J'ai un accident de bébé" !

Par cette maladresse intentionnelle ("Un accident de voyageur à la station Georges V..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents de métro. Ou même d'accidents dans le métro. La RATP répugne à admettre que des voyageurs se blessent accidentellement dans le métro, voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente "l'accident de voyageur". Comme ça, c'est la faute à personne.

La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des personnes peuvent être impliquées dans des accidents d'avion, des accidents de train, des accidents de voiture ou de moto, des accidents de montagne, des accidents du travail, des accidents domestiques, des accidents corporels, des accidents de parcours, etc ; mais que des accidents de voyageurs, cela n'existe pas plus que des accidents de bébé.

Que devrait annoncer la RATP ? "un voyageur accidenté", bien sûr. "Un voyageur ayant été accidenté à la station Georges V, le trafic est interrompu sur la ligne 1", voilà une formulation simple et irréprochable qui ne sauvera pas le malheureux blessé... mais qui sauvera un peu notre intelligence collective de la langue.

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jeudi 25 octobre 2018

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis peu une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance (de la sanction)" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.


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mercredi 3 octobre 2018

diagnostic sur France Culture

Dans une émission de la station de radio française France Culture (on notera la présence du mot culture), deux professeurs en médecine invités à exposer leurs travaux de recherche ont commis de bout en bout une boucherie syntaxique qui pourrait laisser penser qu'ils ne sont pas de langue maternelle française ou n'ont pas fréquenté l'école ni lu de bons livres ni écouté de bons orateurs. Or, si.

Mais la passion du jargon est si forte que la perte des repères logiques les plus élémentaires s'impose aux beaux esprits comme une nouvelle élégance. C'est vieux comme le monde parlant.

Ainsi avons-nous pu entendre dix fois évoquer par ces maîtres du massacre linguistique : "les patients diagnostiqués sur cette maladie". Ce qui voulait dire, dans leur esprit : "les patients chez qui cette maladie a été diagnostiquée".

Désordre complet des mots et impropriété des termes.

On ne diagnostique pas un humain et on ne dépiste pas non plus un humain. C'est la maladie que l'on diagnostique ou que l'on dépiste chez les humains.

Ainsi l'injonction souvent affichée en salles d'attente "faites-vous dépister" ne peut-elle s'adresser qu'à des pathologies douées de la faculté de lire une affichette, mais pas à un public de patients sachant parler français.

Quant à la préposition "sur" dont l'emploi fautif entache la bourde précitée ("les patients diagnostiqués sur cette maladie"), elle ne peut en aucun cas servir à annoncer ce qui a été diagnostiqué, car le verbe diagnostiquer est transitif direct : on diagnostique une maladie, on ne diagnostique pas sur une maladie. A la rigueur déblatère-t-on sur une maladie dans un français sidérant.

Vous avez bien dit France Culture ?

jeudi 27 septembre 2018

save the date : l'anglomanie parfaite

L'anglomanie s'exprime par l'abus de termes anglophones ou « anglomorphes », c'est-à-dire d'apparence anglaise.

L'anglomanie s'épanouit dans la tendance à employer des termes anglais bien que leur traduction française existe (par exemple, parler d'un « coach » plutôt que d'un  entraineur ou d'un moniteur, selon le sens) ; elle culmine dans le recours à des termes inexistants dans la langue anglaise mais qui semblent lui avoir été empruntés (par exemple, le « pressing » cher aux commentateurs sportifs, employé par erreur à la place de l'anglais « pressure », dont la traduction correcte en français est « pression »).

Plus insidieusement, l'anglomanie s'infiltre dans la tendance récente des Francophones à généraliser des constructions grammaticales contraires à la syntaxe du français mais conformes à la syntaxe de l'anglais (par exemple, en construisant le complément de nom par juxtaposition : « emploi étudiant » au lieu de : « emploi d'étudiant », « poutre béton » au lieu de « poutre en béton »).

L'anglomanie nous invite à la suivre quand des amis de langue maternelle française s'adressent à nous, qui le sommes aussi, non pas à l'aide d'une invitation mais d'un irritant save the date. Ce sont des amis, alors on leur pardonne. Mais on se demande d'où leur vient ce snobisme, cette illusion que l'anglais les rend plus élégants, plus dynamiques, plus séduisants, plus nobles. Réponse : de leur anglomanie.

mercredi 22 août 2018

de plus en plus compliqué

La complication et la difficulté sont deux notions différentes : les mots pour les désigner ne sont pas interchangeables. Ni en français ni dans la plupart des langues.

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent pourtant depuis 2012 que cette distinction est en voie de disparition dans l'esprit des orateurs professionnels, et du grand public à leur suite. La confusion de sens s'opère dans leur esprit au détriment de l'adjectif difficile, auquel ils tendent massivement à préférer automatiquement l'adjectif compliqué.

Même lorsque la difficulté en question est dépourvue de complication, tout ce qui est en réalité difficile est devenu "compliqué".

Par un sportif, nager plus vite que ses concurrents serait "compliqué". Non, c'est très simple (il suffit de nager plus vite !) mais c'est très difficile car épuisant.


La Mission linguistique francophone rappelle à ces orateurs imprécis et distraitement suivistes que seul ce qui est dépourvu de simplicité ou de clarté peut être qualifié de compliqué. Ce qui n'est pas facile mais clair et net, est difficile mais non compliqué.

Si c'est prendre le lecteur pour un demeuré que de lui rappeler cette vérité première, que dire du journaliste ou du tribun médiatique qui la perd de vue et décèle désormais du "compliqué" partout et du difficile nulle part ? Qu'il est un demeuré ? Non, ce serait trop facile. Car la cause réelle de cette tendance est sans doute plus... compliquée : s'y mêlent un peu toutes les négligences professionnelles qui altèrent le français médiatique. Nous n'en ferons pas la liste. Ce ne serait ni difficile ni compliqué ; ce serait désobligeant.

Quatre ans après la brusque apparition de ce phénomène régressif (1), la tendance s'est amplifiée et l'éventail de qualificatifs paresseusement remplacés dans la langue médiatique par compliqué s'est accru. Ainsi, les distinctions de sens suivantes sont-elles en passe d'être considérées comme trop "compliquées" à manier par les professionnels de la parole, qui les remplacent graduellement par "compliqué" : difficile, délicat, embarrassant, gênant, maladroit, hasardeux, périlleux, dangereux, exclu, incertain, peu probable, compromis, voué à l'échec, impossible, infructueux, inextricable, malcommode, contraignant, rebutant, inenvisageable, inacceptable, décourageant, déprimant, triste, grave [par exemple : prendre une grave décision et non une décision compliquée, comme le dit aujourd'hui un dignitaire annonçant sa démission].

(1) Il n'y a pas là "évolution" de la langue mais bien régression et atrophie, puisque des distinctions de sens disparaissent et que le discours s'appauvrit au lieu de s'épanouir.

NDE : Cet article a été publié en juin 2014. Devant la persistance de cette confusion, et pour épauler les efforts de l'Académie française qui nous a récemment emboîté le pas à ce sujet, nous le remettons sur le dessus de la pile.
 
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