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colère : on se calme

En France [contrairement à d'autres pays francophones], chez les journalistes et les orateurs politiques, on constate depuis fin 2018 un terrible appauvrissement du vocabulaire dans l'expression des émotions et réactions : "la colère", ils ne connaissent plus que cela. Tout est "colère". On reprend en gros titre ce seul mot pour résumer la position d'un président d'association humanitaire, qui a en effet déclaré ceci : "je suis très en colère depuis plusieurs jours".

Ah bon ? Depuis plusieurs jours cet homme bienveillant s'exprimant posément a un "accès de contrariété bref et violent" (définition de la colère) ? 

Non. Depuis plusieurs jours, il est très mécontent, voire indigné ou peut-être outré, consterné, effondré, choqué, affligé - à lui de nous le dire.

Mais dans l'actuel français médiatique et politique de France, les mots indignation, protestation, réprobation, contestation, consternation, mécontentement, abattement, affliction, agacement, irritation, exaspération, révolte, rejet, refus, etc. sont devenus des termes trop subtils... Alors désormais, dans les titres de presse, tout s'appelle colère et la suscite : gilets jaunes, incendie de Notre-Dame, Europe, euthanasie, retraites, grèves, délabrement de Paris, etc. Et le pire, c'est que le sens de cette manifestation de frustration violente, donc néfaste, s'émousse et prend ainsi une coloration insidieusement vertueuse !

On va pouvoir battre ses enfants sous prétexte qu'on est "très en colère" contre eux*, puisque la colère est en train de devenir, non plus par exception mais par définition, une réaction "légitime", noble, digne, voire juste, qu'on revendique en tant que telle dans les médias.

*Ou boxer voire trucider une caissière, un prof de maths ou d'histoire, un conjoint, un infirmier urgentiste, et même piller des commerces, incendier des véhicules de police, de particuliers et d'élus, ou traiter un honorable collègue député de déchet humain (pour citer de récentes cibles de la "colère", invoquée par égarement comme une réaction créatrice de circonstances pire qu'atténuantes : légitimantes).

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Commentaires

Roberte a dit…
Le terme est tellement banalisé et même valorisé, en effet, que j'ai même vu proposer que la colère soit inscrite récemment comme une valeur dans les statuts d'un petit parti politique auquel j'appartiens ! Mais là je préfère ne pas dire lequel...
L'infanticide commis par une mère en colère ou l'accident de la route entre deux chauffards en colère l'un contre l'autre, c'est noble, c'est cool ? C'est une excuse ?
Miss LF a dit…
Précision historique : c'est la toute nouvelle députée Mathilde Panot, pas encore présidente de groupe à l'époque, qui avait traité de déchet (sic) Christophe Castaner, ex-ministre et président d'un groupe parlementaire auquel - on le devine - elle-même n'appartenait pas... Elle l'avait fait par écrit, dans un communiqué publié sur internet. M. Castaner avait dédaigné d 'exiger une sanction comme il eut été en droit de le faire. Manifestement, l'offensé ne s'était pas laissé submerger par la colère et avait même muselé sa réprobation la plus calme.
Miss LF a dit…
Non, en effet, Roberte, il n'est pas opportun de faire de la colère un élément de programme politique, moins encore de statut associatif.

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