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lynchage et bavure

 

À propos du passage à tabac d'un suspect par un trio de policiers en marge d'une manifestation ayant échauffé les esprits et quelques véhicules livrés aux flammes, de nombreux commentaires médiatiques, juridiques et politiques ont été faits.

Il s'est avéré que le sens du mot lynchage, que l'on croyait terriblement limpide, en venait à faire débat.

Ainsi, le Premier-Adjoint au maire de la plus grande ville de France, dans laquelle cette manifestation violente eut lieu, déclara-t-il sur le plateau de FranceInfo TV mot pour mot ceci : "Nous sommes plus proches d'un lynchage que d'une bavure". Or, non. Nous sommes pile dans une bavure et hors du lynchage. Car la terminologie est la suivante :

• la bavure est un abus commis par des représentants de la force publique égarés ;
• le lynchage est une exécution sommaire commise par une foule emportée ;
• le crime de guerre est une atrocité commise par des militaires dévoyés.

Mais il y eut simultanément une autre controverse, causée par une culture francophone beaucoup plus vacillante. Et par une violence en sens inverse : les coups portés à un policier isolé par un groupe de civils déchaînés. 

Un élu écologiste a présenté ses excuses pour avoir décrit cela comme un lynchage - c'en était un, au sens moderne - soutenant que le terme lynchage était à réserver à l'assassinat de personnes d'origine africaine par des blancs, et que c'était confisquer aux personnes de couleur cette souffrance spécifique que de l'appliquer à d'autres. Étymologiquement, c'est entièrement faux puisque le verbe anglophone to lynch [fr. lyncher] fut forgé pour désigner des massacres illicites de blancs royalistes par des blancs indépendantistes, appliquant les sentences d'un planteur et juge de paix barbare du 18ème siècle dénommé Charles Lynch.

Culturellement, moralement, symboliquement et juridiquement, affirmer que la victime d'un lynchage ne peut pas être blanche de peau est tout aussi faux. Car le verbe lyncher n'a jamais perdu son sens son initial : commettre une exécution sommaire en groupe, hors de toute considération de couleur de peau, sinon hors de toute haine clanique, ethnique, religieuse ou politique. Ce sens dépourvu de racisme est même celui qui domine depuis longtemps en français. Pour en témoigner, il suffit d'appeler André Gide à la barre, qui écrivit dans son essai Ainsi soit-il, en 1951 :
"J'avais raconté le lynchage affreux d'un très jeune parachutiste allemand au début de la guerre. Les paysans indignés l'avaient rossé, roué de coups de pelles et de râteaux jusqu'à ce que mort s'ensuive."

Rien n'indique que cet Allemand fût d'origine africaine, ou moins blanc de peau que les paysans français l'ayant lynché. Tout laisse même supposer le contraire...

La seule extension de sens notable du verbe lyncher, depuis sa création, c'est qu'on peut aujourd'hui parler de lynchage même lorsque la mort ne s'ensuit pas ; et même lorsque la meute ne porte pas de coups physiques, mais moraux et sociaux pleins d'ostracisme (et non de racisme). Il doit toujours s'agir, cependant, de "sentences" appliquées sans jugement et avec une certaine sauvagerie.*

*[
Ainsi un Académicien tirant son épée sur un coup de sang pour mettre à mort un mauvais grammairien ou un critique littéraire trop insolent ne commettrait-il pas de lynchage, juste un meurtre. Car la manière maquerait de sauvagerie et le meurtrier manquerait d'acolytes.]

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