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des monts ou démons ?

Le français de France a subi ces vingt dernières années une évolution phonétique alarmante : la quasi disparition du son "ê" en début et en fin de mot ou dans les mots monosyllabiques.

"Je veux la paix !" devient "je veux laper !"

Il ne s'agit pas d'accent régional mais de paresse articulatoire : le son ê exige d'ouvrir un peu plus largement la bouche et serait donc trop fatiguant à prononcer.

C'est ainsi que  la baie des Anges [avec impérativement deux sons "ê" bien ouverts, comme dans fête] devient l'abbé Dézange [avec deux sons "é" tout fermés, comme dans bébé, à la place des deux sons "ê" de baie et des].

Constatée à chaque instant sur la langue des récitants de la presse parlée de France, la disparition quasi générale de la distinction entre fée et fait, entre démons et des monts, entre poignée et poignet, s'étend immanquablement aux autres locuteurs professionnels (comédiens, politiciens, enseignants, etc) et par conséquent, au public francophone tout entier.

On remarque notamment que les articles pluriel "les" et "des" (à prononcer "" et "") sont généralement prononcés maintenant " lé " et " dé ".

Il en résulte non seulement une perte de saveur musicale dans la mélodie de nos riches sons voyelles, mais des énigmes. Lorsqu'un journaliste de radio ou de télévision évoque un voyage interrompu "décalé", il faut peut-être comprendre en réalité que son voyage fut interrompu "dès Calais" - ou peut-être pas. Bref, il faut jouer aux devinettes avec l'information parce que les locuteurs de métier jouent à cache-cache avec la juste prononciation.

Si ce travers s'installait dans la langue française et s'y officialisait, si cette nouvelle norme de négligence du son ê s'imposait donc à tous les utilisateurs de la langue française, l'enseignement de la lecture s'en compliquerait grandement. Pauvres écoliers privés du soutien de la mémoire auditive pour se souvenir qu'ils doivent écrire "il voulait, vous voulez" quand tout cela se prononcera indistinctement "il voulé, vous voulé".

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