Accéder au contenu principal

les accidents de la RATP

Dans son Journal atrabilaire, Jean Clair a immortalisé les sévices que les annonces sonores de la RATP font quotidiennement subir à la langue française, directement dans les oreilles des millions d'usagers du métro parisien. Ces fautes sont tellement lourdes qu'elles font grimacer ou sourire certains voyageurs... Mais la plupart d'entre eux prennent au contraire les messages publics de la RATP pour modèles, supposant - bien à tort - que la direction de la communication de cette entreprise de service public met un point d'honneur à les formuler dans un français impeccable.

On remarque que la RATP aime les circonlocutions, mais se prend facilement les pieds dans le tapis (roulant ?) de la syntaxe ou du style.

Elle ne dit pas "suicide" ni "tentative de suicide", elle dit "accident grave de voyageur". On peut comprendre son souci de ne pas appeler un suicide par son nom afin de ne pas heurter les âmes sensibles. Mais on peut moins s'accommoder de cette obstination dans le désordre des mots. Car chacun sait ou devrait savoir que dans pareil cas, le complément de nom et le nom qu'il complète ne doivent pas être séparés par un adjectif. Par exemple, si une maison de campagne [nom maison + complément de nom de campagne] est grande [adjectif], on doit placer ce qualificatif devant le nom qu'il qualifie, pour laisser ensuite le nom s'accoler directement à son complément de nom. Ce qui donne une "grande maison de campagne". Et non une "maison grande de campagne". On peut aussi rejeter l'adjectif après le complément de nom : on dira en français "un chef de service compétent" et non "un chef compétent de service".

C'est incontestable. Mais à la RATP, on le conteste puisqu'on préfère dire (et écrire) "un accident grave de voyageur" plutôt que "un grave accident de voyageur". Sans doute les responsables de la communication de cette estimable entreprise disent-ils aussi "une robe petite d'été" et non "une petite robe d'été"... À moins qu'ils s'expriment normalement dans la vraie vie, mais traitent avec négligence la qualité linguistique des messages qu'ils formulent à titre professionnel.

On peut craindre, hélas, que la seconde hypothèse soit la bonne. En atteste le silence de plomb qui - en fait d'annonces sonores - répond aux mises en garde bienveillantes de la Mission linguistique francophone à ce propos.

En atteste aussi la création de cette notion "d'accident de voyageur", qui est intrinsèquement contraire à l'usage francophone. En effet, en français, on qualifie un accident par l'objet ou l'activité qui en est la cause et non par le qualité de la victime ! On évoque un accident de ski ou un accident de voiture, et non un accident de skieur ni un accident d'automobiliste. Et quand un bébé se blesse à la maison, c'est un accident domestique et non un accident de bébé. Mais dans le réseau souterrain de la RATP, quand un voyageur se blesse ce n'est pas un accident de métro, c'est un accident de voyageur. Et toc, bien fait pour lui.

Car cette autre faute de français est moins irréfléchie qu'il n'y paraît. C'est le procédé peu glorieux mis au point par la RATP pour dégager publiquement sa responsabilité dans tout accident survenu à ses voyageurs, candidats au suicide ou non, et dans tout retard ainsi causé aux voyageurs non accidentés.  Il s'agit de disculper le transporteur et d'incriminer explicitement la victime transportée, en sa qualité de fauteur d'accident et non de victime d'un accident. Une formule inélégante dans le fond et dans la forme.

CLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER À LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [MLF]

Commentaires

Articles les plus lus cette semaine

à très vite ou à très bientôt ?

Évidemment, seuls " à bientôt " et " à très bientôt " sont corrects, tandis que " à très vite " est un monstre grammatical dont la présence étonne dans la bouche et sous la plume de personnes qui ne sont ni ennemies de la logique ni esclaves des bourdes en vogue. En effet, la préposition à ne peut introduire ici que l'annonce d'un moment dans le temps. Or, " très vite " n'est pas une indication de temps mais de manière. On ne peut donc pas faire précéder " très vite " d'une préposition introduisant une indication de moment dans le temps, comme à demain , à jeudi , à plus tard , à dans deux mois ou à bientôt . De fait, personne ne dit " à vite !" au lieu de " à bientôt !", comme si seul le petit mot très avait permis la propagation du barbarisme " à très vite " en empêchant la transmission de sens entre la préposition à et l’adverbe vite , nous déconnectant ainsi de l’instinct gram...

Mbappé ne s'appelle pas M-Bappé

La prononciation correcte du patronyme camerounais Mbappé ne tend aucun piège. Les journalistes de France et de Navarre s'en inventent pourtant un, et le prononcent majoritairement de façon fautive, en créant une séparation fictive entre la consonne M et les autres lettres. Ce qui donne l'étrange lecture "Êm' Bappé", qui est une absurdité comme le serait "Êss' Tendhal" au lieu de Stendhal, "Zêd Idane"" au lieu de Zidane, ou "Tom Cé Ruise" au lieu de Tom Cruise. Si les professionnels de la parole ont du mal à articuler la succession de consonnes - mb -, ils peuvent s'y exercer en répétant sans la moindre difficulté : " sa mba pé rilleuse sans Mba ppé rieur ". Ou encore : " je m'bats  contre Mba ppé", puis " Mba ppé m'bat ", et finalement "si tu m'bats , je m'ba rre !" PS : L'articulation subtile d'un M directement accolé à un B, nous la réussissons sa...

similitudes et similarité

Le fait de présenter plusieurs aspects similaires sans être totalement identique se dit comment en anglais ? Similarities (pluriel de similarity) . You are right. Et comment cela s'appelle-t-il en français ? Des similarités ? Non : des  similitudes , ou même une  similitude . La Mission linguistique francophone relève une mise en péril de l'avenir du mot similitude par la mauvaise traduction généralisée de similarity et de son pluriel similarities . Les professionnels concernés (traducteurs, journalistes, pédagogues friands de publications scientifiques en anglais) sont invités à ne pas confondre le français et l'anglais, ni se tromper de désinence. Et donc, à se méfier presque autant du piège tendu aux similitudes par les "similarités", que du piège tendu à la bravoure par la "bravitude"... En français, on emploiera le singulier " la similitude " pour traduire l'idée d'une complète analogie (" la similitude de leurs deux t...

peut-on coconstruire ?

Néologisme inutile à souhait, le verbe coconstruire signifie simplement construire . Ou éventuellement construire ensemble , si l'on aime les périssologies [précisions redondantes]. Car dans con struire, le préfixe con- signifie déjà ensemble ! Mais surtout, parce que le contexte indique toujours que la prétendue " coconstruction " se fera à plusieurs : dans " nous allons coconstruire ", le sujet pluriel est déjà là pour exprimer la communauté d'action. Et dans "je vais coconstruire", on voit que l'énoncé est absurde (construire ensemble mais seul ?), ou bien qu'il manque le complément précisant avec qui je vais construire. Or, "je vais coconstruire une maison avec mes cousins" serait un pléonasme, qu'on s'évitera en disant tout simplement " je vais construire une maison avec mes cousin s". La réponse est donc : non, on ne peut pas "coconstruire" sans commettre une maladresse de langage. Ma...

on ne renseigne pas un formulaire

RENSEIGNEZ VOTRE NOM. Voilà l'absurdité abyssale qu'on lit désormais dans une multitude de formulaires mal formulés. Au lieu de INDIQUEZ VOTRE NOM.  C'est pourquoi nous remettons sur le dessus de la pile cet article que nous avions publié dès 2010. Il y est rappelé ce que signifie le verbe renseigner, constamment employé à tort au sens de  remplir, fournir, indiquer, etc. " On lit presque partout cette injonction, qui n'est même plus perçue par les moins de 30 ans comme une énormité : " Renseignez le questionnaire ". Et pire : " renseignez votre nom ". Dans le français spontané des francophones que ces énormités n'ont pas encore désorientés, on renseigne des touristes égarés mais on remplit un formulaire (ou une fiche, une case, un questionnaire, etc), et on indique son nom, on donne son nom, on précise son nom. Mais dans la langue dénaturée que pratiquent désormais la plupart des administrations, " renseigner un formulaire ...

passer à la caisse

En France et en Suisse, vous entendez ceci : " le magasin va bientôt fermer, veuillez vous rendre en caisse ". N'en faites rien. Car seuls les billets de banque et les pièces de monnaie sont susceptibles d'aller " en caisse " ; ils y sont d'ailleurs encaissés . Mais les humains, eux, se rendent  à la caisse . De même qu'ils vont au comptoir, au bar, au rayon boucherie , aux toilettes, au jardin, au garage, au vestiaire ou à l'infirmerie.   Avec beaucoup de mauvaise foi ou quelque manque de clairvoyance, un webmestre s'exprimant au nom d'une haute institution académique française a pris l'initiative personnelle de répondre qu'il n'y avait rien à redire à l'injonction de "passer en caisse", invoquant l'expression "se marier en l'église Saint-Louis". Or, il s'agit là d'un rapprochement doublement spécieux, car : • primo : il se réfère au parler médiéval ecclésiastique ...

je vous partage

Depuis 2023, une construction grammaticale incohérente envahit les réseaux sociaux et trouble ainsi les esprits fragiles en matière de francophonie. C'est l'inepte "je vous partage" ; au lieu de " je partage avec vous " ou " je partage " (tout court). HYPOTHÈSE 1 Soit il s'agit d'une erreur de verbe : " partager " au lieu de " montrer, transmettre, adresser, communiquer, fournir ", etc. Incorrect : Je vous partage ces images. Correct : Je vous montre / je vous adresse / je vous transmets / je vous fournis / je vous communique ces images. HYPOTHÈSE 2 Soit il s'agit d'une faute de construction du verbe partager . Incorrect : Je vous partage ce lien. Correct : Je partage ce lien. Correct : Je partage ce lien avec vous. La précision "avec vous" est généralement inutile, car les personnes auxquelles s'adresse le message savent bien... qu'il s'adresse à elles. La correction à apporter au solécism...

dédication

En anglais, dedication , c'est le fait de se consacrer pleinement à quelque chose. Ce qui pourrait se traduire en français soit par dévouement soit par implication , selon la nature et le cadre de ce plein investissement de soi. Depuis la fin des années 1990, de mauvaises traductions de cette notion anglophone de dedication nous ont donné, dans le français négligent des médias et des affaires, une myriade de personnes et de choses " dédiées " à quelque chose ou quelqu'un, alors qu'elles sont en réalité consacrées, destinées, vouées, dévolues, réservées à , impliquées dans , chargées de ou spécialisées ;  voire spéciales ou spécifiques . Mais nullement " dédiées ", comme un poème est dédié à l'être aimé. Puisque le verbe dédier n'a que cette seule signification dans notre langue : rendre hommage. Depuis 2010, l'invasion du faux ami dedictaed s'intensifie. Au point que la locution dédié à [dans son sens inexact] soit en train...

le gravage ou la gravure ?

Dans leurs publicités et leur explications techniques, certains graveurs industriels ou artisanaux (graveurs de DVD, graveurs sur verre, etc) font preuve de beaucoup d'attachement à l'emploi du terme incorrect " gravage ". L'action de graver s'appelle pourtant la gravure . Le gravage est un barbarisme qui se trompe de suffixe. La langue française a choisi d'unifier ses beaux-arts par une même désinence : peint ure , sculpt ure , architect ure , grav ure , et non gravage, peintage, sculptage et architectage. Les graveurs artisanaux ou industriels qui emploient cependant " gravage " donnent à cela une explication embarrassée : gravure ça ferait trop artiste justement, trop beaux-arts, tandis que "gravage" ferait plus technique. Cette crainte n'est pas fondée. D'une part la désinence en - ure est fréquente dans les termes techniques (soud ure , armat ure , bout ure , reli ure , ferr ure , ossat ure , broch ure ,  cou...

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l' Académie française unissent leurs efforts pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son " déroulé " (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Faute que l'on entend par contagion dans la bouche des francophones que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement, par la seule vertu de leur nouveauté. Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le " déroulé " (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. De toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement (et non ce dévoyé ) de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation . ...