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quand tout est "sécurisé", plus rien n'est sûr...

Réédition de notre article de 2010

En France, le discours politique des premières années du vingt et unième siècle a été pétri de considérations sur la sécurité et le sentiment d'insécurité.

Si le vif succès du mot "insécurité" n'appelle pas de mise en garde, il n'en va pas de même pour l'emploi des barbarismes "sécuriser", "sécurisé", "sécurisant" et "sécurisation", actuellement omniprésents dans le vocabulaire des médias, des administrations et, par contrecoup, du public.

Car quand tous est "sécurisé ", plus rien n'est sûr ; ni certain.


Des termes précis au sens exact, non interchangeables, sont anéantis par ce terme passe-partout au sens vague, emprunté à l'anglais, et qui semble avoir irrémédiablement appauvri notre langue.

Si "évolution" il y a, elle se fait ici par atrophie, par infection. Il en résulte une infirmité dont les orateurs professionnels ne semblent pas s'aviser.

Les choses ne sont plus sûres, elles sont "sécurisées".
Les biens et les personnes ne sont plus en sécurité, ils sont "sécurisés".
Les inquiets ne sont plus rassurés, ils sont "sécurisés".
Les faibles ne sont plus protégés, ils sont "sécurisés".
Les objets convoités et les gens menacés ne sont plus en lieu sûr, ils sont "sécurisés".
Les activités à risque ne sont plus encadrées ni surveillées, elles sont "sécurisées".
Les périmètres dangereux pour notre sécurité ne sont plus interdits ni bouclés, ils sont "sécurisés".
Les falaises, les voûtes, les murets qui menacent de s'écrouler ne sont plus consolidés ni étayés, ils sont "sécurisés".
Les messages et codes secrets ne sont plus cryptés, ils sont "sécurisés"
Les champs de mines ne sont plus déminés, ils sont "sécurisés".
Les villes assiégées ne sont plus envahies ni conquises ni prises ni même défendues, comme elles l'étaient jadis ; les correspondants de guerre nous informent maintenant qu'elles sont "sécurisées" par l'assaillant (c'est-à-dire qu'il s'en est rendu maître) ; ou "sécurisées" par l'assiégé (s'il se défend bien).

Bref, "Sécurisé/sécuriser" peuvent signifier tout et son exact contraire.

Mais cette vacuité de sens n'est pas leur moindre défaut. On oublie que "sécuriser" et "sécurisé" sont initialement des barbarismes dérivés d'une mauvaise traduction du verbe anglais "to secure", signifiant "assurer", "rassurer", "rendre sûr", "garantir".

Paradoxe ultime : aussi présent qu'il soit sous divers aspects déformés, le mot sécurité lui-même perd sa vigueur de jour en jour et vit dans la plus grande insécurité, menacé de disparition sous les coups lourds et gauches du barbarisme "sécurisation" (sic) - un synonyme illégitime dont abusent rédacteurs et locuteurs professionnels, tous secteurs confondus - organismes officiels compris.

Conclusion : "sécuriser", "sécurisé", "sécurisant" et "sécurisation" sont à proscrire activement dans le langage courant (1). La langue française dispose de tous les mots voulus et n'a nul besoin de ces néologismes paresseux qui dévorent les mots de sens clair. Ces parasites brutaux et imprécis, à la formation défectueuse, sont nuisibles à la clarté et à la cohérence des propos.

(1) Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer" ; mais laissons-leur la jouissance exclusivement technique de ce jargon qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions que celle-ci en français courant, sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé. 

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Commentaires

Miss LF a dit…
"Sécuriser" est et reste un barbarisme. Que ce barbarisme ait cours dans la langue contemporaine, c'est indéniable. Et en ce sens, "il existe bel et bien dans la langue française". Mais dans une langue malade lorsqu'il remplace à peu près tous les verbes ayant trait à la sécurité et est employé à leur place au risque de les faire disparaître du vocabulaire : "protéger", "escorter" (cf : "des gendarmes motocyclistes sécurisent le convoi"), "déminer", "assurer", "garantir", "crypter", etc.
Votre remarque, dont nous vous remercions, a été prise en compte, et une précision apportée. La voici : "Le verbe sécuriser et à réserver aux spécialiste de la psychologie lorsqu'ils évoquent l'action d'instaurer un sentiment de sécurité. Ce qui peut aussi très bien se dire "rassurer", mais laissons-leur la jouissance de ce jargon mal traduit de l'anglais, qu'ils emploient depuis plusieurs générations et qu'ils chérissent. Par contre, il n'y a pas à prêter attention aux dictionnaires, imprimés ou en ligne, qui autorisent d'autres acceptions sous prétexte qu'on les a lues dans la presse au détour d'un article mal rédigé..."
Romain a dit…
A noter cette très belle utilisation du barbarisme "sécuriser" par Tony Estanguet, président du comité d'organisation des JO de Paris 2024 (les jeux made for sharing):

"Nous nous sommes engagés à sécuriser 42000 chambres d'hôtel".

Ici à partir de 03:25 : https://www.franceinter.fr/emissions/journal-de-7h/journal-de-7h-21-novembre-2019
Miss LF a dit…
En effet, Romain, en fait de canoë cet estimable champion apporte ici malheureusement beaucoup d'eau à notre moulin... De quelle "sécurisation" peut-il bien s'agir ? Contre le terrorisme (nous avons protégé des chambres ? nous avons renforcé leur sécurité ?), contre la pénurie de chambres (nous les avons réservées ?) ? contre le risque sismique ou d'incendie ? Mystère.
Miss LF a dit…
Anne, vous objectez "je ne comprends pas « mot-valise » à propos de « sécuriser ». Vous êtes fondée de ne pas comprendre ! C'était une audacieuse extension de sens, dans laquelle la valise était un "fourre-tout". Comme cette acception-là a disparu définitivement au profit de "mot chimère", composé de deux morceaux de mots, j'ai réécrit cette phrase. Il faut savoir ne pas s'obstiner dans ce qui ressemble à une erreur. Merci. F.A.
Anonyme a dit…
Excellent. Merci.
Claire

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