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Articles

Les 24 prochaines heures ou les prochaines 24 heures ?

À l'occasion d'une affaire de spéculation banquière, un journal télévisé s'interroge sur " les fameux cinq milliards " envolés. Au lieu des " cinq fameux milliards ".  Quel professionnel francophone de la langue écrite ou parlée peut se permettre d'ignorer qu'en français, l' adjectif cardinal [ici, " cinq "] doit toujours être placé avant le qualificatif [ici, " fameux "], jamais après lui ? Aucun. Car parmi leurs lecteurs et auditeurs, qui ignore qu'en français on a deux beaux enfants , et non " beaux deux enfants " ? Personne. Cette règle instinctive de la juste place de l'adjectif cardinal vaut pour les cinq fameux milliards comme pour les 24 prochaines heures et les 48 dernières heures . Tandis que "les prochaines 24 heures" (sic) ou "les dernières 48 heures" (sic) n'appartiennent pas à notre langue mais relèvent de la grammaire anglaise ( the last two days ), dont l...

loin s'en faut

Très prisée de certains orateurs politiques et commentateurs médiatiques, l'expression " loin s'en faut " (sic) est une contorsion vide de sens, qui résulte de l'hybridation difforme de deux ou trois expressions, toutes parfaitement correctes quand on ne les mélange pas : loin de là et il s'en faut de beaucoup ou il s'en faut de peu , avec un zeste de loin de moi cette idée. On s'étonne que des êtres doués de raison, et ayant pour mission ou pour ambition de régler le fonctionnement de la vie sociale, s'égarent à ce point dans l'absurde et soient à ce point privés de la capacité de s'assurer qu'une formule dont ils se gargarisent possède bien une queue et une tête. Car vraiment,  c'est quoi Monsieur le Sénateur un loin qui s'en faut ? Vous pouvez nous en faire l'analyse grammaticale ? Certes non. Vous qui ne pérorez pas dans les médias, n'allez pas non plus imaginer que " loin s'en faut " vous fer...

toujours très très

La tendance emphatique à redoubler, voire tripler, l'adverbe très n'est toujours pas en régression mais s'installe au contraire depuis maintenant quatre ans dans le français médiatique. " Nous vous souhaitons une très très bonne année " (France 2). " Le matin, il fera très très froid en région parisienne " (France 3, à propos d'une météo prévoyant tout juste un degré au-dessus de zéro, ce qui n'est pas sibérien). " Une exposition très très intéressante " (France Inter). " Concerts très très privés " (RTL). Bien entendu, ce tic de langage fait tache d'huile dans le public. Et c'est le français qui dérape. Et surtout, qui s'appauvrit. Car le redoublement de très très , toujours suivi d'une adjectif relativement pauvre ( froid, bon, intéressant , etc) sert aussi à se dispenser de puiser dans le vocabulaire foisonnant de la langue française un terme qui exprime avec justesse la très-très-tude , sans le secour...

primaires citoyennes

Pour désigner une élection primaire, c'est-à-dire la première étape d'un processus électoral important, on a coutume de parler de " primaire ". Ou de " primaires ", au pluriel, si cette première étape comprend plusieurs scrutins successifs ou simultanés. Sur le plan linguistique, une primaire est un adjectif substantivé : un adjectif transformé en nom de chose. Ce procédé de style a toujours existé : le beau (pour la beauté ), le pire (pour ce qui peut nous arriver de pire ). Mais l'emploi d'adjectifs substantivés peut aussi relever d'une ignorance de la valeur syntaxique des mots. Les adjectifs substantivés sont alors une affection du langage. Et notre langue est actuellement couverte de ces pustules : des portables (téléphones ou ordinateurs ?), des consommables, des livrables, l'international, l'événementiel, les scolaires , etc. Journalistes et politiciens de France - tous professionnels de la langue, pourtant, et tous francopho...

commanditaire, et non donneur d'ordres

À de très rares exceptions près, l'expression " donneur d'ordre" est incorrecte en français, parce qu'elle est employée par méprise sur le sens des termes qui la composent. Le mot anglais order signifie ordre , à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné ( remettre en ordre ), ou l'ordre ordonnant ( donner des ordres ). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion ( une portion de frites ), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites , c'est-à-dire comme l' ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites. Le mot anglais order est donc en partie un faux ami . À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de du sens des mots : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux qui nous pas...

les trois jalousies

Elle n'était plus de première jeunesse, mais toujours de première joliesse. Son amant l'adorait telle que l'âge l'avait faite. Hélas, selon le proverbe italien rapporté par Stendhal dans De l'amour : " Femme que jeunesse quitte, d'un rien se pique "... La jalousie de la dame était donc extrême. Mais de quelle jalousie parlons-nous ? Le français, comme beaucoup de langues, ne dispose que d'un mot pour trois sentiments distincts. Voilà un terrain de jeu pour les mordus de néologismes. Ceux qui s'égarent souvent à encombrer la langue de création inutiles quand des mots clairs et distincts existent. Tandis que la jalousie n'est pas claire, et nous manquons de mots pour l'exprimer finement. La femme qui est jalouse d'une inconnue parée de bijoux enviables mais qui n'est pas sa rivale sentimentale n'éprouve pas le même sentiment que la femme trompée qui en conçoit de la jalousie. Et celle-là n'est pas exactement dans l...

les accidents voyageurs de la RATP

La RATP peine à formuler en français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples. Ainsi la RATP annonce-t-elle des accidents voyageurs (sic) ou, mieux, des accidents de voyageurs . Or, en français, quand un bébé est victime d'un accident domestique et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : " Au secours ! J'ai un accident de bébé " ! Par cette maladresse voulue (" Un accident de voyageur à la station Georges V ..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents dans le métro. Ou qu'ils s'y blessent accidentellement. Voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente " l'accident de voyageur ". Comme ça, c'est la faute à personne. La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des pe...

disponible à la location : un cas d'obésité de la langue

Sur les flancs de ses véhicules utilitaires, une grande entreprise de location proclame " 4000 véhicules disponibles à la location !" En français non tarabiscoté, non précieux, cela se dit : " 4000 véhicules à louer !". " À louer " : deux syllabes et six lettres. " Disponibles à la location " : quatre fois plus de syllabes et quatre fois plus de lettres. Sans bénéfice aucun. Qui croit encore que le français contemporain évolue vers plus de simplicité ? Qui croit encore qu'en se déformant et se boursouflant de la sorte, il évolue harmonieusement ? Quand un organisme vivant s'hypertrophie sans nécessité ni plaisir (et la langue française est un organisme vivant), ce n'est jamais signe de bonne santé ni de vitalité, mais toujours le symptôme d'un dérèglement alarmant. Cancérologues, cardiologues, phlébologues, endocrinologues, parasitologues et vétérinaires le savent. Professionnels de l'information, de la communicati...

dédier

L'action décrite par le verbe dédier possède toujours en français une valeur d'hommage. Dédier une sonate à sa bien-aimée, c'est lui faire symboliquement don de cette composition pour louer ses sublimes qualités. Dédier n'a aucun autre sens en français - hormis les sens erronés qu'on tend à lui donner depuis trente ans, sous l'influence de mauvais traducteurs de l'anglais technique. Dédier une conférence à Beethoven, c'est  honorer la mémoire de Beethoven en l'associant symboliquement au thème cette conférence. Ce n'est pas lui consacrer une conférence, ni donner une conférence sur Beethoven. Mais on peut donner une conférence sur la surdité, et la dédier à Beethoven ; c'est-à-dire rendre hommage au passage à l'héroïsme de Beethoven face à ce handicap, bien qu'il ne soit pas le sujet de la conférence. Hélas, cette claire et forte singularité de sens, que personne n'ignorait au vingtième siècle, tend à se perdre dans ...

morbide, sordide et macabre

Parce que sa première syllabe est homonyme du mot mort , l'adjectif morbide est souvent employé par erreur pour désigner ce qui se rapporte à la mort, ce qui évoque des idées de mort. De même, en raison de la rime très riche qui les rapproche, les sens des adjectifs morbide et sordide sont fréquemment confondus. Or, ce qui est morbide se rapporte à la maladie et non à la mort (du latin morbidus : malsain ou maladif). Ce qui est sordide n'est pas maladif mais d'une repoussante bassesse. Ce qui apporte la mort est mortifère ou mortel . Ce qui évoque la mort ou s'y rapporte, ce qui se veut familier de la mort n'est pas morbide ni sordide mais macabre . Les idées morbides ne sont donc pas des idées de mort, mais des idées malsaines . Parmi lesquelles peuvent apparaître éventuellement des idées de mort (mort d'autrui ou suicide), qui sont alors des idées macabres . C'est bien parce que les concessions faites, parfois stoïquement, à l'idée ...

compte bancaire

Cette entente n'est malheureusement pas illicite, mais on jurerait que les grandes banques françaises se sont entendues pour que leur langue commerciale se fasse plus bête qu'elle n'est. Autrefois, le titulaire d'un compte bancaire [couple nom commun et adjectif] avait un numéro de compte [nom et complément de nom correctement formé]. Il a désormais un numéro client (sic) et un compte client (re-sic). Le mot client n'étant pas un adjectif, ces deux formules sont ce qu'on appelle couramment du charabia et savamment une parataxe . Quel que soit le nom qu'on leur donne, ce sont des fautes qui abrutissent le client. Ou le tiennent déjà pour un abruti, un assoifé de flagornerie commerciale auquel il faut rappeler que son compte est celui d'un client (on se doute que ce n'est pas celui d'un étranger à la banque...) et que le numéro qu'on lui demande, on le lui demande en tant que client bien-aimé. Qui cela gêne-t-il ? Ceux qui préfèreraie...