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cartonner, faire un carton, carton plein

La différence de niveau de langue entre "peu importe" et ''je m'en branle" ou "j'men tape" semble échapper à une cohorte d'orateurs professionnels, et spécialement aux présentateurs et journalistes de télévision et de radio qui sont en train d'abandonner collectivement les mots succès, victoire et triomphe au bénéfice de leur synonyme argotique carton ("faire un carton").

Pour une écrasante victoire, ils vont parfois jusqu'au "carton plein", comme s'il s'agissait d'un carton de déménagement ou d'une grille du loto traditionnel pleine de pions gagnants, alors qu'initialement la dérive argotique du mot carton, au sens de succès foudroyant, vient de la cible en carton du stand de tir dont on réussit à atteindre le centre.

Le festival de Cannes 2015 honore-t-il 100% de films français par ses trois distinctions les plus en vue ? Pour les présentatrices des deux grandes chaînes françaises d'information télévisée en continu, "le cinéma français cartonne". Et l'on demande à l'éminent critique de cinéma invité au journal télévisé de la grande chaîne généraliste du service public comment il explique non pas ce triomphe ni ce succès ni cette triple victoire mais, fatalement, ce carton.

La langue du commentaire sportif argotique s'est maintenant emparée du discours analytique sur la culture. L'inculture fait un carton et le mot juste fait ses cartons. Merci qui ?

NB : Aussi appelé registre de langue, le niveau de langue mesure le degré de raffinement de la langue employée par le locuteur. Il ne doit pas être confondu avec le niveau en langue(s), qui mesure le degré d'aisance dans la pratique d'une langue : "j'ai un très bon niveau d'anglais mais je confonds les niveaux de langue du français !"  Telle est l'autocritique que peuvent s'adresser les journalistes de langue maternelle française qui croient correct d'employer "cartonner" ou "faire un carton" à la place de "triompher", "être un succès", "avoir du succès", "gagner", "réussir", "l'emporter", "s'imposer", "briller", "marquer des points", "battre des records", "enthousiasmer le public", "être très applaudi", etc.

NDE 2022 : Sept ans après la publication initiale de cet article (mai 2015), la situation ne s'est pas améliorée. Les auditeurs, téléspectateurs et lecteurs de la presse ont beau protester auprès des chaines, stations et rédactions, rien n'y fait. Encore cinq ans, et la jeune génération, ainsi bombardée par les orateurs professionnels, écrira en pur argot dans ses lettres de demande d'emploi "j'ai cartonné au bac" avec la conviction de s'exprimer le mieux possible.

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Commentaires

Unknown a dit…
L'expression "carton plein"; fait-elle partie de l'univers du déménagement, ou de celui des amateurs de loteries ?

En tout cas, elle est employée dans les départements où le jeu de loto est autorisé pendant une partie de l'année pour désigner le cas où tous les numéros ont été tirés. Une partie comporte généralement une ou plusieurs "quines" (une ligne complète) puis le carton plein qui rapporte un plus gros lot.
Il en est ainsi, m'a-ton dit depuis le second empire. Mais ça mérite d'être vérifié.
Miss LF a dit…
Très intéressant, merci pour cet éclairage nouveau. Il n'en demeure pas moins que "faire un carton" relève aujourd'hui de l'argot de tireur et ne devrait pas irriguer le langue médiatique au point d'y détrôner sans merci ses synonymes non argotiques. Miss LF
Miss LF a dit…
Cinq ans après la publication initiale de cet article (mai 2015), la situation ne s'est pas améliorée. Les auditeurs et télespectatuers comme les lecteurs de la presse ont beau protester auprès des chaines, stations et rédactions, rien n'y fait.
Encore cinq ans, et la jeune génération, ainsi bombardée par les orateurs professionnels, écrira en pur argot dans ses lettres de demande d'emploi "j'ai fait un carton au bac" avec la conviction de s'exprimer le mieux possible.

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